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Souvenez-vous d’Armand Morgensztern

Le 26/04/2018 à 20:28 par Damien de Foucault

Damien de Foucault, directeur général France d’Adwanted.com, rend un hommage émouvant à Armand Morgensztern, disparu la semaine dernière.

D’aucuns ont des parrains en politique, un parrain et une marraine à leur baptême dans la religion chrétienne, Armand était mon parrain professionnel. Je ne suis certes pas le seul qu’il ait parrainé  il en est d’autres (notre industrie en est pleine !) : ils sont des dizaines, voire des centaines, à pouvoir revendiquer le statut de filleul. Mais Armand est le seul dont je puis dire qu’il m’a fait la courte échelle pour entrer dans le marché des médias. Comme un gage de confiance en même temps que d’inconscience.

Pour Armand, il fallait que la vie soit légère. Comme si, après ce qu’il avait vécu, plus rien ne pouvait être grave. Ce qu’il avait vécu, bien sûr, je l’ai su avant de le connaître. Mais c’était resté pour moi dans le registre de l’anecdote. Je frémis en écrivant ces mots car comment qualifier d’« anecdote » l’épouvantable horreur de cette tragédie ? Disons que, comme beaucoup d’autres familles juives déchirées ou décimées par l’occupation nazie, Armand avait perdu ses parents enlevés et déportés par l’occupant.

J’ai compris bien plus tard, lorsque, s’épanchant à nouveau sur cette période de sa vie qui lui revenait en mémoire de plus en plus souvent, il m’a un jour fixé du regard en me disant : « tu comprends, c’est quand-même ces salauds qui m’ont arraché mes parents ! ». Et dans ses yeux humides je vois alors le petit garçon de huit ans qu’il était. Je comprends alors la révolte qui est la sienne devant ce que je tenais jusqu’alors pour une simple donnée historique.

Je réalise alors qu’Armand n’a pas toujours été pupille de la nation. Qu’il a eu un père et une mère qui l’ont aimé, et qui, malgré l’inquiétude sourde qui grandissait probablement dans leur conscience de parents juifs immigrés de Pologne, l’ont laissé papillonner avec d’autres enfants de son âge dans les rues du quartier de la Roquette.

Et je réalise que, oui, je parle à un témoin de la shoah. Un témoin direct. Je me dis alors (c’était il y a vingt ans) : combien sont-ils, encore vivants, qui peuvent témoigner de l’horreur nazie ? Je veux dire …en témoignage direct, « de première main » comme on dit ? Ils sont peu et, par la force de la démographie, ils sont de moins en moins nombreux. Et je comprends alors qu’il y a urgence à ne pas oublier, à transmettre, à témoigner.

Paradoxe de la vie d’Armand : Légèreté et profondeur. Humour et tragédie. L’ancien enfant caché qui choisit de consacrer sa vie à …la recherche !

Sacré déconneur qui, te tenant le ventre, te remettais à peine d’un fou-rire que nous partagions, et ponctuait dans un soupir d’aise : « que c’est bon de rire ! ». Et moi je pensais « que c’est bon de t’avoir comme copain ! ». Avez-vous remarqué qu’Armand riait en haussant les épaules ? Un peu comme si, au fond, rien ne pouvait être vraiment grave. Et franchement, dans les vicissitudes quotidiennes de nos vies professionnelles ou familiales, qu’est-ce qui peut bien être grave ?

Toute la vie d’Armand n’est qu’une métaphore du Devoir de Mémoire. Et toute sa vie, comme il fallait qu’elle soit légère (l’ai-je déjà dit ?), il a dévolu ses travaux de recherche au souvenir du message publicitaire. Comme un pied-de-nez au « devoir de mémoire ». Car Armand abhorrait les lieux communs, la pensée unique, le politiquement correct, les formules convenues, les comportements moutonniers, les mouvements de foule… Et pourtant, peu savaient aussi bien que lui, les lois que l’on peut tirer du sondage. Comme si le mathématicien qu’il était, espérait trouver dans les études, dans la sociologie, dans l’analyse des comportements humains, l’explication de la folie collective qui avait engendré le malheur de sa famille.

Ainsi donc, allait-il consacrer toute sa vie professionnelle aux études publicitaires. Armand a théorisé la mémorisation et la dé-mémorisation du message publicitaire. Comme s’il n’avait pas trouvé de sujet de recherche plus « léger » encore que celui de la publicité, il a donc inventé le fameux « bêta ». Aux crétins (notre industrie en est pleine !) qui disaient, péremptoires : « Mais le bêta, c’est complètement dépassé », il rétorquait : « Et alors ? Thalès a bien 2500 ans et les architectes s’en servent toujours… ».

 Pour l’octogénaire du 8 avenue Félix Faure, la vie a basculé quand il avait 8 ans. Et s’il fallait trouver un symbole à cette grande épopée de la vie d’Armand, comme on achève avec soin la boucle d’un huit, ce serait un symbole mathématique : celui de l’infini.

Infinie bienveillance lorsqu’à l’occasion de retrouvailles, il vous dévouait toute son attention en s’enquérant d’un sincère « Et toi, comment vas-tu ? ».

Infinie générosité quand, sans démonstration ostentatoire, il revenait parfois d’un rendez-vous avec un petit cadeau : « Tiens  j’ai pensé à toi… »

Armand a rejoint l’infini.

Ces dernières années, en apprenant avec tristesse la disparition des Justes qui avaient jalonné ta vie d’Enfant caché, tu semblais redécouvrir ta judaïté. Toi l’agnostique proclamé, toi le cartésien notoire, toi l’anti-dogmatique, toi le révolté iconoclaste, toi le persiffleur des religieux orthodoxes de toutes croyances, toi le laïc militant, (toi, …Président ?), toi le chantre de la dérision de ta propre religion, qui me taquinais souvent sur ma foi chrétienne (par amitié autant que par goût de la rhétorique), tu m’avais fait remarquer que les Jésuites du collège Sasserno de Nice ne t’avaient jamais interrogé que sur l’ancien testament. Et en dépit de leur absence criante d’affection, tu gardais de cette marque de tact une certaine gratitude.

Nous ne t’oublierons pas, Armand.

Monique, Zysla, Mathieu, nous n’oublierons pas Armand.

Souvenons-nous d’Armand MORGENSZTERN.

Annonceurs, Agences, Médias, étudiants et publicitaires de tout poil, …

Enfants de Justes ou de Français indifférents…

Souvenez-vous d’Armand MORGENSZTERN !

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