Itinéraire bis
Quand Dentsu X imagine demain, quatorzième épisode…
Cet exercice de design fiction, réalisé par Dentsu X, a pour ambition d’analyser comment les signaux faibles actuels autour de la mobilité, de la technologie et de la transition énergétique pourraient transformer nos usages dans vingt ou trente ans. Il ne s’agit pas ici de prédire l’avenir, mais d’explorer des scénarios plausibles pour comprendre comment nos comportements, nos valeurs et nos imaginaires collectifs pourraient évoluer - et comment les marques, les institutions et les citoyens pourraient s’y adapter, voire influencer ces mutations.
Dans cette fiction, nous avons imaginé qu’une combinaison de crises énergétiques, de contraintes écologiques et de progrès technologiques a conduit à une généralisation de la voiture électrique et autonome. Les infrastructures se sont adaptées, les réglementations ont suivi : la conduite manuelle est désormais interdite sur la majorité des grands axes. Une partie de la population a renoncé à posséder un véhicule, préférant commander à la demande un trajet automatisé. Mais certains refusent de se laisser conduire : ils revendiquent le droit de garder la main, le plaisir du détour, la liberté de choisir leur route.
Et si, demain, conduire devenait un privilège réservé à quelques passionnés ? Et si, demain, la liberté de se perdre sur la route avait un prix ?
En 2050, Paris est devenue une ville fluide.
Les voitures n’ont plus de conducteur, les boulevards sont silencieux, le trafic régulé par des algorithmes invisibles. Partout ailleurs, sur les grands axes du territoire, la conduite manuelle est interdite depuis presque dix ans. Les rares “itinéraires bis”, routes secondaires et vallonnées, sont devenues le refuge des nostalgiques - et un nouvel eldorado pour les abonnements privés.
Ce soir-là, quatre amis se retrouvent dans un bar du 11ème, un lieu au charme désuet : Le Métronome. C’est l’un des rares bars où la musique n’est pas pilotée par une IA. Une lumière jaune, un vieux juke-box hors service.
Les personnages :
Hugo, journaliste, est de ceux qui n’ont jamais souscrit à l’abonnement DriveFree. Il garde dans un hangar une vieille voiture thermique, qu’il démarre parfois juste pour “écouter le son”. Un geste presque subversif, aujourd’hui.
Léa, elle, travaille dans la mobilité autonome. Ingénieure brillante, elle croit à l’efficacité, au progrès mesurable.
Samir, ancien chauffeur de VTC, a perdu son volant depuis longtemps. Il “supervise des flottes autonomes” depuis un open space impersonnel.
Clara, neuropsychologue, observe les effets du monde sur les cerveaux humains - et sur les mémoires collectives.
Scène 1 - Le bar
(Lumière chaude. Bruits de verres. Une musique d’ambiance, un vieux jazz étouffé. Les quatre amis sont assis, un verre devant eux.)
HUGO (regarde dehors)
Tu te rends compte ? Plus une seule main sur un volant.
On croirait regarder un aquarium : tout bouge, mais personne ne vit.
LÉA (calme)
Ou une ville enfin fluide. Regarde comme tout est silencieux.
T’as oublié le périph’ en 2025 ? Les klaxons, les arrêts d’urgence ?
C’était un cauchemar.
HUGO
C’était bruyant, oui. Mais c’était vivant. Aujourd’hui, on flotte dans une ville aseptisée.
(Pause. Il lève son verre vers la vitre.)
À la civilisation de la bulle roulante.
SAMIR (ironique)
T’as pas tort.
Avant, je vivais de la route. Maintenant, je la regarde à travers des écrans.
Douze voitures, douze caméras, douze itinéraires parfaitement “optimisés”.
Je supervise, je valide, je m’ennuie.
CLARA
Tu n’es pas le seul. Le cerveau humain est fait pour l’imprévu, pour la micro-décision.
La conduite, c’était un entraînement cognitif.
Aujourd’hui, on délègue tout. Même nos réflexes.
LÉA (hausse les épaules)
C’est une évolution naturelle. On s’adapte.
Et honnêtement, vous préférez les embouteillages d’avant ou la fluidité d’aujourd’hui ?
Scène 2 - La publicité
(Un écran au-dessus du bar s’allume brusquement. Une publicité se lance, volume légèrement trop fort. Les personnages se taisent, interloqués.)
VOIX OFF (publicité lisse et chaleureuse)
- “Autoway™ vous accompagne chaque jour vers un futur sans stress.
Déléguez vos trajets, respirez, profitez.
Grâce à la conduite autonome certifiée 100 % sûre, vous ne perdez plus une minute - vous la conduisez.”
(musique euphorique, visuels de familles souriantes dans des voitures lumineuses)
- “Autoway™ - La route, réinventée pour vous.”
(Silence gêné. Hugo rit doucement.)
HUGO
“Vous ne perdez plus une minute - vous la conduisez.”
C’est du génie. Ils ont réussi à breveter le paradoxe.
SAMIR (ricane)
C’est beau, hein ?
La liberté vendue en abonnement mensuel.
LÉA (moqueuse)
Vous êtes incorrigibles.
Ces campagnes rassurent les gens. Et elles marchent : les accidents ont chuté de 80 %.
C’est factuel, pas poétique, je sais, mais… ça sauve des vies.
CLARA
Oui, mais on oublie ce qu’on perd : l’attention, la mémoire, la relation à l’espace.
Les cerveaux s’éteignent doucement.
Plus personne ne sait se repérer sans assistance.
On va finir par se perdre… même sans bouger.
HUGO
Et pourtant, se perdre, c’était tout le sel de la route.
Aparté - Et le marché de l’automobile dans tout ça ?
En arrière-plan, le marché s’est restructuré. La majorité des constructeurs a basculé en full autonome : plus de modèles grand public, seulement des unités standardisées pour opérateurs de taxis-robots - carrosseries lisses, intérieurs lavables, trois teintes, facturation à la location. Sous leurs logos historiques, ils ne vendent plus des voitures mais des services de mobilité aux opérateurs dédiés dont le contrat est fixé par des engagements mesurables (disponibilité, délai moyen d’arrivée, sécurité, maintenance, temps de réparation). Le reste du secteur a choisi la dissidence commerciale : elle continue de vendre aux particuliers des véhicules bivalents, homologués pour alterner pilote automatique et conduite manuelle sur les tronçons autorisés. Le volant est devenu un accessoire - un module qu’on clipse/déclipse à la demande, rangé dans l’accoudoir quand la loi l’interdit, qui surgit quand la route l’autorise. Ces marques misent sur la customisation et le plaisir de conduite : cartographies de “routes libres”, packs “Week-end sinueux”, algorithmes de tenue de route à la carte, selleries au goût du conducteur. Même les assurances ont suivi : pour ces conducteurs restés attachés au plaisir de la conduite analogique, on paie désormais des minutes de responsabilité au prix fort comme on payait autrefois des litres. Deux économies cohabitent désormais - l’usage industriel, optimisé, et le désir privé d’un geste rare, devenu luxe.
Scène 3 – Les visions discordantes
LÉA
Tu sais ce que tu veux, Hugo ? De la nostalgie sous cellophane.
Mais le monde a changé.
L’énergie, les accidents, les infrastructures… tout impose la conduite autonome.
C’est plus sûr, plus propre, plus équitable.
HUGO
Équitable ?
Tu veux dire, tant qu’on a les moyens de payer “l’option liberté”.
Parce qu’entre nous, l’abonnement aux itinéraires bis, c’est pas donné.
La liberté, maintenant, c’est un luxe.
SAMIR
Ouais.
Et ces routes-là, elles sont désertes.
Je les connais : j’en ai supervisé l’entretien.
Elles serpentent dans les collines, le long des côtes.
Y’a même des panneaux “conduite manuelle autorisée”.
C’est devenu touristique, presque sacré.
CLARA
Un pèlerinage du libre arbitre.
(Elle rit doucement. Hugo hoche la tête.)
HUGO
Exactement.
On a transformé un geste banal - tourner un volant - en acte de résistance.
Tu réalises la violence symbolique de ça ?
LÉA
Je réalise surtout qu’on confond liberté et nostalgie.
Conduire, c’était aussi polluer, s’épuiser, s’énerver.
Tu t’en souviens des trajets interminables, des morts chaque week-end ?
On a tourné la page, c’est tout.
CLARA
Mais on a aussi effacé une part de nous.
Ce n’est pas qu’une question de confort : c’est de la neuroplasticité.
Les zones du cerveau qui géraient la navigation spatiale, la coordination,
elles s’éteignent.
On devient de parfaits passagers.
Scène 4 - Le malaise
(Un court silence. Samir regarde dehors. Les voitures glissent lentement, sans un bruit.)
SAMIR
Tu sais ce que je fais, parfois, au boulot ?
Je mets la caméra d’une voiture sur grand écran et je regarde la route défiler.
Juste pour me souvenir.
C’est absurde : je regarde des voitures conduire à ma place.
Mais ça me calme.
HUGO
C’est de la nostalgie assistée. On en fera une appli, tiens.
LÉA (sourire triste)
Peut-être qu’un jour, on n’aura même plus besoin de regarder.
La voiture conduira nos souvenirs à notre place.
(Un léger rire. Mais il s’éteint vite.)
CLARA
Vous savez qu’il y a un mouvement, aux États-Unis ?
Des gens qui “hackent” les voitures autonomes.
Ils les forcent à quitter les grands axes, à prendre des chemins de traverse.
On les appelle les déroutants.
SAMIR
Les déroutants… ça sonne bien.
HUGO
Des pirates du bitume.
Les nouveaux poètes de la panne.
LÉA
Ou des irresponsables.
Vous vous rendez compte du danger ?
HUGO
Et toi, tu te rends compte du danger qu’il y a à tout confier à des algorithmes ?
Tu crois qu’ils font quoi, quand ils doivent choisir entre sauver une voiture pleine d’enfants et une vieille dame sur un passage piéton ?
Ils appliquent une statistique.
(Silence. Léa baisse légèrement la tête.)
Scène 5 - Le tournant
CLARA
Ce n’est pas une question de technologie.
C’est une question de rapport au monde.
On a troqué le hasard contre la certitude.
Et la certitude, à long terme, c’est mortel pour l’esprit.
SAMIR
J’ai l’impression qu’on a mis la vie en pilote automatique.
HUGO (rêveur)
Et si on partait ?
Un vrai road-trip.
Sans GPS, sans itinéraire, sans abonnement.
On prend une vieille bagnole, on roule, on se perd, on s’arrête où on veut.
LÉA (ironique mais émue)
Tu veux qu’on se fasse arrêter par la gendarmerie autonome ?
Tu sais qu’elles te repèrent en deux minutes ?
SAMIR
On a toujours deux minutes de liberté, non ?
(Ils rient doucement. Un rire fragile, comme un souffle.)
CLARA
Et si c’était ça, le vrai luxe de demain : ne pas savoir où on va.
(Ils se taisent. Le bar s’emplit d’une lumière bleue froide.
Dehors, la ville défile sans bruit. Les quatre amis restent immobiles,
comme figés dans un monde qui roule sans eux.)
FIN