Les vies secrètes des objets
Quand Dentsu X imagine demain, douzième épisode…
Cet exercice de design fiction, réalisé par Dentsu X, a pour ambition d’analyser comment les signaux faibles de notre société pourraient la faire évoluer s’ils devenaient la norme dans vingt ou trente ans. Cet exercice n’a pas vocation à prédire l’avenir, mais plutôt à comprendre comment les marques pourraient s’adapter, voire jouer un rôle dans ces éventuelles transformations ?
En 2050, le mot “neuf” a disparu du vocabulaire. Les objets ne s’achètent plus, ils se transmettent, se démontent, se réinventent. Dans les foyers et chez les assembleurs agréés, on assemble, on adapte, on crée. Les marques ne vendent plus des produits, mais des modules, des assemblages, des compatibilités. La loi a imposé la fin des écosystèmes fermés, les consommateurs sont devenus artisans de leur quotidien. Et au cœur de cette révolution silencieuse, Cyclea veille : la mémoire de chaque pièce, la traçabilité de chaque matière, la compatibilité des produits, la promesse que rien ne meurt jamais.
Et si, dans un futur proche, vos objets avaient, eux aussi, plusieurs vies à raconter ?
Paris, 2056.
Je m’appelle Elio, je suis conservateur au musée des Objets Premiers.
Je me souviens d’un temps où les objets mouraient. Une panne, une fissure, un modèle dépassé, et tout finissait à la poubelle. Aujourd’hui, cette idée paraît aussi absurde que de jeter un souvenir. Depuis les années 2050, plus rien n’est neuf - et c’est sans doute la plus belle victoire silencieuse de notre siècle.
Le musée des Objets Premiers
Chaque année, les écoles emmènent leurs élèves visiter le musée dont je dirige les collections depuis plus de 10 ans maintenant, le musée des Objets Premiers. Sous les vitrines, d’anciens smartphones, des bouilloires, des ordinateurs portables, tous figés dans leur coque close. Des fossiles de plastique et de verre. Les enfants rient en découvrant qu’autrefois, on ne pouvait pas ouvrir une machine sans en annuler la garantie.
Ils s’étonnent qu’un grille-pain n’ait pu servir qu’à griller des tartines. Pour eux, l’idée d’un objet à usage unique appartient au folklore, au même titre que les téléphones sans IA intégrée ou les bouteilles en plastique. Mais moi, je me souviens. Je me souviens de la frustration du neuf qui vieillit trop vite, de ces rayons d’électroménager rigides où chaque marque imposait son royaume fermé.
Je me souviens du moment où tout a commencé à basculer.
Le temps des fractures
Déjà au début, dès les années 2010, des fissures s’ouvraient. On parlait de droit à la réparation, le reconditionné commençait à séduire de plus en plus, les ports USB-C s’imposaient face aux connectiques propriétaires sous la pression de la législation européenne…
Dans la foulée, les fab labs s’essayaient à l’upcycling. Quelques pionniers sont apparus - Fairphone, Framework - précurseurs des produits technologiques durables qui laissaient deviner qu’un autre récit était possible.
Puis vinrent la crise des métaux rares, la flambée des prix, les pénuries. Le monde s’est mis à regarder différemment les montagnes d’objets entassés dans ses décharges.
La révolution Cyclea
La rupture s’est nommée Cyclea. Longtemps simple éco-organisme, chargé de collecter et recycler les équipements électriques et électroniques usagés, il s’est mué en l’infrastructure silencieuse de notre quotidien.
Il créa un protocole ouvert, un HTML de la matière, capable de relier entre eux les modules, les moteurs, les lentilles, les circuits.
Grâce à ce protocole, n’importe quelle pièce pouvait dialoguer avec une autre, quelle que soit son origine. Cyclea vérifiait la compatibilité des connectiques, la tension électrique admissible entre deux pièces, la connectivité des logiciels, et garantissait, in fine, que l’ensemble reste sûr et stable.
Via son application Cyclea.me, un simple scan permettait de savoir si tel module de cafetière pouvait s’associer à un moteur de ventilateur, ou si une puce graphique d’ordinateur pouvait renforcer un vidéoprojecteur.
Alors, les foyers se sont mis à créer. Le vieux smartphone transformé en mini-vidéoprojecteur grâce à une lentille et un bloc LED recyclé. L’aspirateur de table devenu purificateur d’air grâce à un filtre récupéré. La bouilloire qui, équipée d’une résistance reconditionnée et d’un module connecté, s’est métamorphosée en distillateur d’huiles essentielles.
Un jour, une visiteuse du musée m’a confié : « Ma lampe est née d’un sèche-cheveux et d’un grille-pain. Elle est la seule de son espèce. Difficile de croire qu’à cette époque, une lampe ne restait… qu’une lampe »
Aujourd’hui, les objets avaient donc cessé de mourir : ils pouvaient se réincarner. A deux niveaux : intra-produit, d’un aspirateur vers un autre ou interproduit : du smartphone au mixeur par exemple.
Et c’est là que Cyclea a pris toute son ampleur. Son réseau, sorte de « blockchain de la matière », enregistrait la biographie de chaque pièce : son origine, ses réemplois, ses réparations, ses revalorisations. On pouvait suivre la trajectoire d’un simple moteur d’aspirateur devenu lampe, puis intégré à un purificateur d’air, avant de finir, un jour, dans une voiture légère à hydrogène.
Les objets ne mouraient plus, ils migraient. Ils changeaient de forme, de fonction, parfois de continent. Ils étaient, littéralement, vivants.
Quand la loi s’en mêla
Pourtant, sans la loi, cette métamorphose n’aurait jamais eu lieu. Après l’indice de réparabilité, l’Europe a imposé l’indice de compatibilité.
Plus une marque s’entête à fermer ses écosystèmes, plus elle est sanctionnée : amendes, puis interdiction de vente. Les consommateurs paient aussi une taxe éco-compatibilité, affichée en clair. L’étiquette a bouleversé les hiérarchies : la hype s’est effacée devant la transparence.
Les campagnes d’utilité publique, financées par les amendes et les taxes, ont pris des accents radicaux. Je me souviens de ce slogan placardé en 2036 : « Votre cafetière non compatible tue plus qu’elle ne chauffe. »
Grâce à ses différentes directives successives, l’économie de marché avait totalement changé et les mentalités avec. En 2050, le “neuf” a désormais quasiment disparu. La valeur n’est plus dans la brillance, mais dans la mémoire.
Les objets ont cessé d’être des possessions : ils sont devenus des compagnons de vie, porteurs d’un récit collectif. Les foyers, des ateliers. Les consommateurs, des artisans.
Et Cyclea, l’infrastructure invisible qui garantit que tout reste possible, traçable, réversible.
Dans chaque maison, une galerie intime
Aujourd’hui, aucun intérieur ne ressemble à un autre. Deux voisins n’auront jamais la même cafetière : chez Alice, elle fait aussi office d’enceinte Bluetooth ; chez Malik, elle recharge par induction son téléphone.
Acheter un objet, ce n’est plus acheter une forme finie, mais un réservoir de possibles. Certains choisissent soigneusement leurs modules, d’autres se laissent surprendre par les assemblages que leur propose le stock Cyclea local.
Les magasins, eux, ont cessé de vendre des “produits”. On y trouvait des kits de possibilités. Des modules classés non par fonction, mais par compatibilité, par énergie, par matériau. Les anciens rayons - beauté, cuisine, bricolage - ont presque disparu, balayés par un nouveau paradigme : celui de la co-création.
Les marques à l’épreuve du vide
Face à ce bouleversement, les marques ont d’abord tremblé. Si les objets ne sont plus finis, que reste-t-il de leur pouvoir ?
Certaines ont disparu. D’autres ont muté : Apple est devenu designer de modules premium, proposant des capteurs photo ou des puces ultrarapides, Dyson s’est transformé en garant d’expérience, certifiant des moteurs silencieux et performants, Hermès s’est mué en curateur d’assemblages signatures, reconnaissables d’un coup d’œil.
Et pour les consommateurs, la promesse de pouvoir connecter, allier, ajouter les marques et les produits, presque à l’infini. Comme on combine déjà plusieurs marques dans une tenue, les objets se parent désormais de signatures multiples. Certaines marques se vantent désormais d’une ultra-compatibilité : “Compatible avec plus de 500 modules !”
Le jour où les objets ont commencé à parler
J’ai gardé un vieux module moteur, hérité de mon père.
Un jour, j’ai scanné son identifiant Cyclea : il avait servi dans trois générations de machines, du sèche-cheveux au ventilateur, avant d’alimenter aujourd’hui la lampe de mon bureau.
À l’écran, un simple message s’est affiché : « Merci d’avoir prolongé ma vie »
Le lundi suivant, j’étais de retour au musée. Derrière la vitre, un vieux grille-pain attendait toujours qu’on le rallume - bloc fermé, sans mémoire, sans avenir. Je l’ai regardé longtemps. Et j’ai compris que ce musée ne conservait pas des objets… mais les vestiges d’une obsolescence qu’on avait su déprogrammer.