Raphaël Kenzey (Raise Up) : « un phénomène que j’appelle la revanche des confinés »

RAPHAËL KENZEY

Résilience nationale ... Nous sommes dans la troisième semaine de confinement. CB News, comme vous, a intégré une certaine forme d'endurance. Nous continuons notre série débutée mardi 17 mars. Saison 3 avec le témoignage de Raphaël Kenzey, CEO de la société de production Raise Up Films.

Après la stupéfaction, comment va Raise Up Films après ces 3 semaines de confinement ?

Alors déjà, la stupéfaction était énorme. On était dans une super période, nous avions un long métrage en sélection officielle au SXSW, des projets de développement de séries et fictions publicitaires qui allaient se concrétiser au SerieMania, on devait donner plusieurs conférences et on avait une dizaine de tournages en préparation. Et tout s’est arrêté d’un coup. Mais très vite on a pris le problème à l’envers et on a imaginé des process de résistance à la perte de vitesse morale. Tout d’abord, on a mis en place une réunion tous les deux jours avec les équipes. A la fois pour maintenir les liens, le caractère humain, mais aussi pour que la productivité demeure et que la créativité reste en éveil. On s’impose d’avoir des contacts téléphoniques réguliers avec nos réalisateurs. Ça leur fait du bien et à nous aussi. Par ailleurs nous tâchons de travailler sur des nouveaux dossiers, on essaie de créer de nouvelles propositions. Étrangement certains d’entre nous sont encore plus inspirés que d’habitude. Donc, pour résumer, le moral reste intact, mais ça nécessite une certaine rigueur que de l’entretenir.

Vos process, vos clients… Tout était à revoir ? À Stopper ?

Nous essayons de réagir de manière agile et réactive. Comme le reste de l’année. Évidemment tous les tournages sont annulés ou reportés. Mais nous en profitons pour peaufiner nos productions à venir, revoir des points créas, affiner des propositions. Et surtout pour faire de nouvelles propositions. Notamment des propositions de creas et de productions que nous serions capables de produire malgré les conditions du confinement. Podcast audio, motion design, montage, étalonnage, et surtout films l’animation.

D’ailleurs, par chance, nous avions intégré Adiba Geramain à notre roaster de réalisateurs, juste avant le confinement. C’est le trio qui crée les animations de Wes Anderson, par exemple. Ce sont des génies, donc on planche sur des projets très excitants pour des créas d’agences, des annonceurs, ainsi qu’en série de brand TV show.

Mesurez-vous d’ores et déjà l’impact financier d’une telle crise ?

Franchement, au départ, nous avions très peur. Nous pensions que tout était annulé, mais finalement beaucoup de choses sont juste reportés. Alors c’est vrai que nous avions avancé beaucoup d’argent sur différents projets, nous avions une grosse mise en lumière prévue pendant les différents festivals, mais on réagit avec flexibilité, simplement comme si la période était normale et qu’il fallait juste remettre à plus tard. Maintenant, il s’agit d’anticiper le cas où ça durera encore plus longtemps que prévu. Nous espérons toutefois que l’impact de cette période sera compensé par une forte reprise. Nous avons la chance d’avoir revu entièrement notre roaster en début d’année.

Nous sommes en forte évolution sur notre positionnement et nos DA depuis le début de l’année, avec de nouveaux talents et deux grands noms du cinéma arrivés en même temps. Ces nouvelles ressources à proposer aux créatifs, nous permettent d’espérer compenser les pertes sur le deuxième semestre.

Après ce qu’il y a de très importants finalement, c’est que l’activité reprend petit à petit, mais sur de nouveaux supports. Au départ nous faisions des propositions dans ce sens qui étaient un peu vite écartées, mais depuis quelques temps tout le monde revient vers nous pour des demandes de devis par rapport à ces formats faisables depuis les lieux de confinements. Dans les demandes, Il y a du motion design des grands groupes pour maintenir le contact et informer leurs équipes. Les motions design pour alimenter les réseaux sociaux des marques (parce que les photos ou les textes ça va deux minutes), les montages avec images d’archives sont très commandés également pour créer des contenus à la Brut ou Konbini, des podcast audio, mais surtout l’animation. Des tournages qui devaient être annulés vont finalement se transformer en termes de créations pour finalement se faire en animation. On a réussi ce tour de force sur certaines publicités, mais aussi en clip, et ça nous rassure beaucoup.

Quand et comment sortir par le haut d’une telle situation ? C’est quoi le monde d’après ?

Chez nous cette question fait l’objet de nombreux débats. On y réfléchit énormément. On pense qu’il faut continuer de créer et d’agir, pour être plus forts en sortant de la crise. C’est uniquement ainsi, que nous aurons suffisamment de matières, que ce soit en contenus ou en propositions bien abouties qui aboutiront a de vraies concrétisations rapides de projets. La clef, selon moi c’est qu’il faut préparer dès maintenant son adaptation au monde d’après. Sortir des moules dans lesquels nous avons été formatés, et être capable de créer de nouveaux modèles.

Tout d’abord, les puissants d’hier, compagnies aériennes, industries automobiles, cosmétiques, seront peut-être remplacés par de nouveaux puissants Netflix, Lotus et Barilla, pour ne citer qu’eux, et parce que ça nous fait sourire en interne. Cette ironie du sort risque de changer beaucoup de choses. Et bien sûr, notamment dans la publicité.

Mais j’aime à penser que les nouveaux problèmes donnent toujours naissance à de nouvelles solutions.  En effet, le fait que la production audiovisuelle en tant de crise va devoir, par dépit, se concentrer sur des formats qui sont faisables depuis le télétravail. Cela va créer l’émergence des métiers de la post prod. Ainsi il va se passer un phénomène que j’appelle « la revanche des premiers confinés ». Dans notre métier ce sont ceux qui ont toujours travaillé confinés et dans l’ombre (auteurs, étalonneurs, monteurs, ingénieurs du son, animateurs, etc.) qui deviennent la seule armée de résistance disponible et donc indispensable pour transformer les idées en images, et ainsi assurer une certaine continuité. J’adore ce phénomène, car ce sont souvent des génies auxquels certains ne prêtaient pas trop attention, et qu’ils vont être enfin mis en lumière. Qui plus est, ce sera l’occasion de donner naissance à beaucoup de nouvelles créations inattendues. Sans compter l’émergence de nouveaux talents, que cela va susciter.

Pour finir, nous essayons aussi de sortir par le haut, en ayant une réflexion globale sur notre société. Nous souhaitons tous l’amélioration de cette dernière, mais pour l’obtenir, il va falloir des actes forts et engagés. La sauvegarde de la planète, la solidarité, la tolérance, les accès aux soins… les enjeux mis en lumière par cette crise sont nombreux. Nous devons nous interroger sur comment agir concrètement. Et en tant que communicants nous demander quelles sont nos armes, car nous en avons, et nous pouvons être utiles. Le monde d’après sera, je l’espère, celui d’une nouvelle ère. Avec plus d’éthique, de sens et de conscience. C’est peut-être un peu utopique, mais quoi de plus excitant que l’utopie.

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