Un rapport cible la concurrence déloyale du e-commerce
Face à la désertification commerciale...
En pleine polémique sur l'ouverture à Paris du premier magasin Shein, géant chinois de la mode ultra-éphémère, un rapport appelle le gouvernement à s'attaquer réellement aux distorsions de concurrence favorisant les plateformes en ligne au détriment du commerce physique, en centre-ville comme dans les quartiers populaires. Commandé en mai par les ex-ministres de la Ville, Juliette Méadel, et du Commerce, Véronique Louwagie, le rapport est remis mercredi après-midi à Vincent Jeanbrun et Serge Papin, désormais en charge de ces portefeuilles. "De premières mesures seront annoncées cette semaine", a annoncé le cabinet de ce dernier à l'issue d'une conférence de presse. Les auteurs, la maire LR de Saint-Quentin (Aisne) Frédérique Macarez, le directeur de la Banque des territoires Antoine Saintoyant et le PDG de Coopérative U Dominique Schelcher, dressent un état des lieux inquiétant du commerce de proximité et formulent trente recommandations pour réimplanter en zone urbaine des commerces essentiels à la vie des habitants.
Le secteur est en profonde mutation depuis des années : les Français achètent moins de biens, privilégient les prix bas et épargnent davantage, mais ils se rattrapent sur les services, le bien-être, les loisirs et les restaurants. Si le commerce de proximité semble paradoxalement en forme avec 25% d'emplois supplémentaires en vingt ans, c'est grâce à la restauration et l'alimentaire. Le prêt-à-porter est à l'inverse en crise, concurrencé par la "fast-fashion" et le commerce en ligne, dont les ventes sont passées de 65 à 175 milliards en dix ans. Conséquence directe: la vacance commerciale remonte depuis 2022, signe d'importantes surcapacités immobilières, de même que les défaillances d'entreprises, en particulier d'enseignes de centre-ville considérées comme des "locomotives". La succession de crises - sanitaire, énergétique, politique - a aussi lourdement pesé, entraînant une standardisation des enseignes, alors que les effets du ralentissement démographique se font sentir, de même que la concurrence des zones commerciales périphériques, jugées plus faciles d'accès, moins chères et mieux achalandées.
"Les Français partagent largement le constat d'une dévitalisation de leur centre-ville", notent les auteurs, chaque fermeture étant vécue comme "une perte", voire "une déstabilisation" affectant "directement le quotidien".
Déréférencement
Avant, les gens "faisaient du lèche-vitrine en centre-ville. Aujourd'hui, ils scrollent sur leur canapé pour énormément d'achats non alimentaires", a souligné Dominique Schelcher, jugeant toutefois qu'il n'y a "pas de fatalité". "Les centres-villes ne sont plus des centres commerciaux comme avant, ils deviennent des lieux de vie et de services", plaide l'entrepreneur. On vient en centre-ville pour "déambuler", faire "des expériences", avoir accès à la culture ou à des services de santé. D'où la nécessité d'une offre différente: boutiques de créateurs, artisans, commerces de bouche, librairies-cafés, etc. La situation des quartiers prioritaires est encore plus critique, entre manque de commerces de première nécessité faisant peser un risque de "désertification alimentaire", faible diversité de l'offre et insuffisance de lieux de convivialité.
Les auteurs préconisent une stratégie nationale de "reconquête commerciale" en luttant contre la "concurrence déloyale" des plateformes en ligne et l'économie souterraine. Cela passe par une taxe sur les achats en ligne de biens importés de "deux euros minimum", fléchée vers des programmes de revitalisation des centres-villes comme "Action coeur de ville", ou encore par la taxation des entrepôts logistiques comme des surfaces commerciales. Ils proposent aussi de déréférencer les plateformes extra-européennes contrevenant aux règles sanitaires, environnementales et sociales européennes, ainsi qu'une série d'outils pour mieux piloter l'action au niveau local en élargissant les pouvoirs des maires pour toute nouvelle demande d'installation, en plafonnant certains loyers et en alourdissant la fiscalité sur les locaux commerciaux vacants.
Antoine Saintoyant a également annoncé 350 millions d'euros de la Banque des territoires pour développer des foncières de "redynamisation commerciale" jugées indispensables pour "armer les collectivités dans l'acquisition de locaux stratégiques". Interrogé sur la stratégie de Shein de s'implanter physiquement à Paris, Dominique Schelcher a évoqué "une façade pour s'acheter une bonne image". "Le gros de leur activité est en ligne et dans des conditions souvent non conformes", a-t-il ajouté, jugeant qu'"on ne peut pas faire du commerce à n'importe quel prix".