Et si les 9 secondes de Patino ne tuaient pas l’éternité du web ?

La civilisation du poisson rouge

Un livre de Bruno Patino, ce n’est pas un livre de plus dans un courant de pensée déjà établi. C’est plutôt un travail sociétal et littéraire qui initie un constat ou met en scène un sentiment partagé, et appelle d’autres publications en écho derrière lui. « La civilisation du poisson rouge » n’échappera pas à cette idée. Le terrain de prédilection de Patino, c’est toujours ce que les gens font des médias et ce que les médias font aux gens. À commencer par lui-même. Il publie « Une presse sans Gutenberg » quand il préside Télérama, il écrit « Télévisions » avec un s, quand il réfléchit à la singularité d’ARTE, et il affiche un faible permanent pour la transformation digitale des médias et de la civilisation, seul ou en co- écriture avec Jean François Fogel.

Pour ce livre-ci Patino est seul, et s’interroge. Il a cru d’emblée à l’essence du web et surtout à l’utopie numérique, qui «… pourtant, était belle, qui rassemblait, en une communion identique, adeptes de Teilhard de Chardin ou libertaires californiens sous acide ». Alors que s’est-il passé selon lui, pourquoi une telle déviation du corpus initial ? Une question de modèle économique des industriels fondateurs qu’il décrit parfaitement : « ll s’agit d’augmenter la productivité du temps pour en extraire encore plus de valeur. Après avoir réduit l’espace, il s’agit d’étendre le temps tout en le comprimant, et de créer un instantané infini. L’accélération générale a remplacé l’habitude par l’attention, et la satisfaction par l’addiction. ». C.Q.F.D.

Le nouveau capitalisme se construit sur l’attention, et il poursuit « Cette économie de l’attention détruit, peu à peu, nos repères. Notre rapport aux médias, à l’espace public, au savoir, à la vérité, à l’information, rien n’échappe à l’économie de l’attention qui préfère les réflexes à la réflexion et les passions à la raison. Les lumières philosophiques s’éteignent au profit des signaux numériques. »

La phrase est tellement bien tournée et complète qu’on n’a pas besoin de paraphraser pour décrire le livre et son contenu. L’analyse de Patino est à mettre en correspondance avec certaines grandes interrogations proférées dans les manifestations hebdomadaires et relayées à l’envi sur les écrans de télévision par les interventions des pseudo-experts débattant de la crise actuelle. Il ne se prononce pas fondamentalement sur l’œuf ou la poule, sur le web cause ou conséquence des digressions démocratiques actuelles. Même s’il place le rétrécissement de notre espace individuel dû à l’asservissement à nos écrans au cœur de la crise collective.

Certes Bruno Patino est déçu mais son livre n’est pas pour autant « décliniste ». Il parle de repentance et met à contribution les regrets des pionniers du web plus que ses propres déceptions. Il se félicite du web pour mieux en décrire les dérives dans nos usages. Il en appelle à l’humain pour sortir par le haut de cette emprise totalitaire sur notre attention entre les sollicitations permanentes (téléphone, réseaux sociaux,…), l’accélération de la manipulation par les algorithmes (la seule vraie dimension technologique déviante), et la réduction de l’espace- temps à l’ici et maintenant. Il ne brûle pas ce qu’il a adoré. Il essaie de retrouver le souffle initial et de lui redonner du sens.

Une critique ? L’appel trop fréquent à des références littéraires ou philosophiques pour étayer un raisonnement qui est en soi limpide et n’en a pas toujours besoin, au risque de brouiller la lecture. Un avantage à cette pratique : une bibliographie de folie en fin d’ouvrage. Un truc qui fait le succès immédiat de son livre dans les médias ? L’expérience en laboratoire qui limite l’attention du poisson rouge à 8 secondes, celle des millennials à 9 secondes : «… pour Google, ces 9 secondes représentent un défi à la mesure de l’entreprise californienne », auxquelles il oppose son propre objectif « Ces 9 secondes sont le sujet de ce livre ». Une jolie punch line pour les plateaux de TV, radio ou pour les titres des interviews : heureusement il l’oublie assez vite pour redonner vie à ce qui l’intéresse vraiment, à savoir le nouvel avenir initié par le numérique. Un bel essai.

La civilisation du poisson rouge Petit traité sur le marché de l’attention, Bruno Patino. Grasset Editeur

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