Vincent Klingbeil (EDG) : "Notre détermination échappe rarement aux clients" 

De ses débuts parfois compliqués aux succès récents avec European Digital Group, Vincent Klingbeil se livre sans fard. Confidences.

cb news_ Vous vous qualifiez aisément de « geek culture addict ». Comment cela se répercute-t-il sur votre vie professionnelle ?

vincent klingbeil_ J’ai toujours été passionné par les nouvelles technologies et je suis par ailleurs un peu nostalgique de tous les héros de dessins animés, films ou jeux vidéo de mon enfance. Je collectionne donc pas mal de figurines pop qui me replongent dans cette période. Mon métier est également une passion. J’adore ce que je fais, tout comme je suis fan de geekeries.

cb news_ Rien ne vous destinait pourtant à cela...

vincent klingbeil_ J’ai commencé comme avocat d’affaires après avoir fait des études de droit et une école de commerce. J’étais fasciné par les plaidoiries des grands ténors du barreau. Ma première expérience, dans un cabinet américain, était l’opposé de ça : beaucoup d’administratif, de juridique, de pression... Un environnement assez peu créatif. Je n’étais pas heureux dans ce métier, j’ai tout plaqué pour d’abord monter une startup et ensuite des sociétés de services.

cb news_ Avec un passage par la case humour ?

vincent klingbeil_ Ma première startup était en effet dans l’univers de l’entertainment. Elle s’appelait Talent Zapping, un site de découverte et de promotion de nouveaux talents artistiques, principalement des humoristes, qui postaient leurs vidéos, se défiaient en battle, permettant aux internautes de miser des points virtuels qui étaient ensuite convertibles en cadeaux. Une sorte de TikTok un peu avant l’heure et surtout de « Star Academy » en ligne. On était en 2007-2008, Facebook apparaissait, Myspace faisait ses débuts… Je suis parti trop tôt, je n’étais pas assez expérimenté : j’avais une belle audience, des centaines de milliers d’utilisateurs de la plateforme, dont des artistes, sans toutefois réussir à monétiser tout ça. Au bout de trois ans, j’ai dû me rendre à l’évidence, c’était un échec.

cb news_ En avez-vous tiré des enseignements ?

vincent klingbeil_ Énormément. J’ai coutume de dire que l’échec c’est l’impôt à payer pour réussir, la condition du succès. Cela oblige à passer par des moments délicats, mais cet échec a été moteur. J’en suis ressorti avec l’expérience et l’énergie nécessaires pour réussir les deux aventures suivantes.

cb news_ Vous êtes aujourd’hui à la tête d’un groupe qui vise le milliard d’euros de chiffre d’affaires d’ici 2028. Où en êtes-vous, cinq ans après la naissance d’EDG ?

vincent klingbeil_ Cet objectif a été exprimé en décembre 2023 dans le cadre d’un LBO qui s’est accompagné de l’entrée au capital du groupe Latour Capital, aux côtés de Montefiore Investment, notre partenaire historique, et des 280 managers de l’entreprise actionnaires d’EDG. Nous y parviendrons pour moitié par croissance organique et pour moitié par croissance externe. Un an plus tard, je peux dire que nous suivons la trajectoire que nous nous sommes fixée. Nous avons déjà annoncé trois acquisitions : celles de Digitalinkers, dans la data, et de The Ramp, spécialiste de l’achat publicitaire multilocal, et une opération majeure avec Garaje de Ideas, le spécialiste espagnol de l’expérience client qui emploie 400 personnes. Une quatrième acquisition devrait être annoncée dans les prochaines semaines.

cb news_ L’international va-t-il jouer une part importante dans ces développements ? Quelles zones ciblez-vous en priorité ?

vincent klingbeil_ 50 % de nos acquisitions seront dorénavant internationales, l’objectif étant de réaliser 35 % de notre CA à l’international d’ici 2028. On s’est bien concentrés sur l’Espagne avec cette très belle opportunité qui fut ultra-disputée. Certes, en s’appelant European Digital Group, on se doit d’être présents en Europe, mais cela ne nous empêche pas de commencer à regarder du côté de l’Amérique du Nord. Ainsi, certaines de nos filiales comme Semantiweb et Social Wire sont-elles présentes aux États-Unis et Adrien Larripa d’Ores Group travaille à l’implantation de ce dernier à Montréal, au Canada. C’est un marché immense, assez dynamique, très compétitif, où les Européens peinent à connaître le succès. Ces deux pays ne nous ont pas attendus ; cela oblige à la plus grande humilité, énergie et détermination. En Espagne, Dataventure emploie une cinquantaine de personnes et est implanté dans des bureaux commerciaux en Italie. Avec Ad’s up, nous sommes présents en Serbie et avec Ores, nous sommes présents en Chine et au Vietnam.

cb news_ Justement, quelle est, dès lors, votre valeur ajoutée aux États-Unis ?

vincent klingbeil_ La french touch ! [il rit] Je mise sur notre expertise pour faire la différence. Nous ne sommes pas un groupe généraliste, mais un ensemble d’ultra-spécialistes sur chaque levier de l’accélération digitale. Les clients sont aujourd’hui matures. Contrairement à il y a dix ans, ils recherchent cette spécificité. Notre autre atout est que nous savons travailler tous ensemble. Un client peut solliciter deux, trois, quatre, huit filiales du groupe, sans difficulté. C’était ma vision en fondant EDG en 2019, fédérer de super entrepreneurs et donner naissance à un gros acteur européen de la transformation digitale et IA. J’avais monté juste avant Ametix que j’ai cédé à La Poste. Dans les deux cas, je ne pensais pas que cela irait aussi vite. EDG est passé de zéro à 2 500 collaborateurs en cinq ans.

cb news_ Estimez-vous avoir du « nez » en affaires ?

vincent klingbeil_ Je pense avoir de la méthode et du nez. Quand je dois décider du rachat d’une entreprise ou de l’embauche d’un collaborateur, 50 % de ma décision va être très analytique, très méthodique, je vais prendre des références, mener des audits très poussés, des analyses de marché… Les 50 % restants reposent sur l’instinct. Cette disposition n’est pas une science exacte et ne peut être seul guide. Tout comme tu ne peux te baser sur un seul tableau Excel… C’est bien pour cela que ChatGPT ne pourra jamais te dire s’il faut ou non aller sur une boîte, même s’il peut te permettre d’améliorer ton analyse. L’énergie des managers peut faire la différence quand un avis n’est pas tranché. Quand une entreprise nous intéresse beaucoup et qu’il nous revient de la séduire, ma carte maîtresse est de la présenter aux autres fondateurs qui nous ont rejoints.

cb news_ Avec une quinzaine d’entités, dont certaines disposent de filiales, parvenez-vous à créer une identité commune ? Comment consolider tout cela quand on continue à multiplier les acquisitions ?

vincent klingbeil_ J’ai été très agréablement surpris par les résultats d’une récente enquête en interne : 95 % des répondants indiquaient éprouver un très grand sentiment d’appartenance à EDG. Ça m’a vraiment fait plaisir. Nous avons une vraie culture d’entreprise et il ne faut pas perdre de vue que tous les fondateurs sont actionnaires de leurs sociétés respectives, mais aussi d’EDG. 280 managers sont actionnaires du groupe et la culture de partage de la valeur est un des facteurs clés du succès d’EDG. À cela s’ajoute tout ce qui est mis en œuvre pour faire la communauté, avec beaucoup d’événements qui facilitent la rencontre, les échanges et les « onboardings ». Les synergies entre filiales fonctionnent bien. Sur 2 300 clients, plus de la moitié travaillent avec au moins cinq filiales d’EDG. Des clients qui appartiennent pour 70 % d’entre eux au CAC 40, les 30 % restants étant des ETI et des PME. Parce que le digital et l’IA sont multisecteurs, nous le sommes naturellement aussi.

cb news_ Vous avez également beaucoup investi dans l’IA. Quel est votre parti pris ?

vincent klingbeil_ Nous travaillons intensivement sur l’IA depuis plusieurs années. Il y a trois ans, nous avons nommé Hervé Mignot au poste de chief AI officer du groupe EDG. Nous comptons une cinquantaine d’IA Champions dans toutes nos filiales. Notre feuille de route est, là aussi, très claire, avec un objectif : voir 20 % de notre chiffre d’affaires reposer sur nos offres IA d’ici 2028. L’ambition d’EDG est claire : aider nos clients à prendre le virage et faire le passage à l’échelle. Aujourd’hui, l’IA représente moins de 5 % de notre CA, mais cela a vocation à progresser. L’IA est très rentable pour nos clients, en permettant pour le même prix de leur en donner plus. Sur chaque levier, il est dorénavant possible de gagner en productivité.

cb news_ Est-ce rentable pour votre organisation ?

vincent klingbeil_ Oui, car un client bien servi, c’est un client que l’on fidélise et nous, nous gagnons en productivité. Après avoir identifié des use cases dans les sociétés du groupe, nous avons développé en interne une sorte de ChatGPT pour sécuriser nos données, des moteurs de recherche internes et proposé des formations à nos collaborateurs. Nous avons beaucoup investi, mais je suis sûr que dans un secteur comme le nôtre, le conseil, le retour sur investissement va être extraordinaire. Il y a, aujourd’hui, un très fort décalage entre la vitesse folle à laquelle évolue la technologie et le rythme plus timide avec lequel les entreprises l’adoptent. Elles sont parfois un peu perdues et ont besoin de nos expertises. Nous avons investi 50 millions d’euros pour nous doter des outils qui nous permettront de répondre à ces besoins.

cb news_ Plus concrètement, comment accompagnez-vous vos clients ?

vincent klingbeil_ L’IA n’est pas un concept abstrait, mais une réalité qui transforme déjà nos clients. De la formation à la mise en place d’outils, il y a plusieurs étapes dans l’accompagnement de nos clients sur l’IA. Par exemple, pour Maisons du Monde, nous utilisons l’IA pour la personnalisation des contenus marketing. Chez Bel, l’IA a permis de simplifier le traitement des entretiens annuels. Pour Vinci, d’optimiser la gestion des contrats. Et ce n’est que le début ! L’IA crée des opportunités incroyables et nous sommes convaincus que les entreprises qui sauront l’adopter intelligemment prendront une longueur d’avance.

cb news_ Que vous a inspiré le premier sommet de l’IA organisé sous l’impulsion de l’Élysée ?

vincent klingbeil_ Plein de choses positives. Déjà, le mérite d’avoir réuni les stars mondiales de l’IA, à l’instar de Sam Altman, d’avoir mis un bon coup de projecteur sur Mistral AI, notre « OpenAI français »… Il ne faut toutefois pas occulter les distances prises par les États-Unis avec la volonté d’adopter des règles communes en matière d’IA. Je suis pour la réglementation, mais comment, dans un marché mondialisé, imaginer d’une part un Far West où tous les coups seront permis et de l’autre, un pays comme le nôtre, qui serait guidé par l’éthique ? Chaque avancée technologique doit nous obliger à trouver un équilibre entre bienfaits et méfaits et appelle à une régulation. Mais comment rester compétitifs si nous sommes « contraints » quand d’autres ne le sont pas ? Comment aborder sérieusement la question de l’impact climatique de l’IA si tout le monde ne joue pas le jeu ?

cb news_ Sur quels axes votre propre politique RSE repose-t-elle ?

vincent klingbeil_ Plusieurs sujets me tiennent très à cœur. Parmi eux, la question de l’égalité des chances. On mène beaucoup d’initiatives à destination des jeunes issus de quartiers populaires ou milieux modestes, avec notamment des stages, des formations, leur permettant d’intégrer EDG. Nous sommes très mobilisés également sur la parité femmes-hommes dans un groupe dont quatre filiales comptent plus de 80 % de femmes. 38 femmes figurent aujourd’hui dans le top 100 des plus gros salaires du groupe. C’est beaucoup plus que la moyenne, mais pas assez selon moi. C’est un problème prégnant sur le secteur tech qui démarre dès la formation. Il n’y a pas assez de femmes dans les écoles d’ingénieurs et c’est fort dommage. Si des développeuses me lisent, qu’elles n’hésitent pas à postuler. Sous l’impulsion de notre chief impact officer, Marine Jousseaume, nous avons également développé Ariane, un collectif féminin au sein de la direction générale, pour accompagner toutes les collaboratrices dans leur quotidien professionnel. Je crois beaucoup au care leadership : on peut allier bienveillance et ultra- performance. On le pratique tous les jours, la fidélité des meilleurs profils salue aussi cette approche. Certes, nous avons une très belle croissance, mais cela ne fait pas tout. Par ailleurs, ma devise est toujours d’intégrer les entreprises nouvellement acquises sans les désintégrer, en mettant tout en œuvre pour que les équipes se sentent bien. Sur 50 entrepreneurs qui nous ont rejoints, 49 sont encore avec nous. Lors du dernier LBO, alors qu’ils avaient le choix entre sortir ou réinvestir à nos côtés, ils ont été 100 % à poursuivre l’aventure.

cb news_ Vous êtes très présent sur les compétitions ?

vincent klingbeil_ Oui. J’adore pitcher. En bon passionné, je suis quelqu’un de très opérationnel. Les équipes apprécient et l’on participe aux compétitions tous ensemble avec beaucoup d’énergie. Je dirais même qu’on est alors morts de faim [il rit]. Notre détermination échappe rarement aux clients. En cas de défaite, j’ai une règle très simple que je partage avec les équipes : avoir le droit d’être très énervé pendant dix minutes. Pas plus. Après, on passe à autre chose. Idem quand on gagne, dix minutes d’euphorie, pas plus. Ça évite les trop longues périodes de « paralysie ».

cb news_ Que reste-t-il de vos investissements dans le Web3 ?

vincent klingbeil_ Je dirais plutôt que nous nous y sommes beaucoup intéressés sans toutefois vraiment y investir. C’est vrai que cela n’a pas vraiment explosé. Mais à moyen et long terme, j’y crois toujours. Les besoins de mémoire et de performances sont tels que l’on n’a pas encore les conditions permettant aux plateformes métavers de réunir des millions de connexions simultanées. Le métavers pose par ailleurs pas mal de questions d’ordre éthique. Mon cauchemar serait que mon fils, un casque sur la tête et une coupe de champagne à la main, m’explique, depuis notre salon, qu’il est en boîte virtuelle avec ses potes. Ça interroge beaucoup. Comment s’assurer que ces générations et celles à venir ne se détournent pas de la réalité ?

cb news_ Vous n’avez jamais fait secret de votre rêve originel d’être acteur... Quelle est la part d’acting dans votre quotidien ? 

vincent klingbeil_ Plus qu’on pourrait le penser ! [il rit] Un dirigeant doit savoir raconter une histoire, capter l’attention et transmettre des émotions, un peu comme un acteur sur scène. Finalement, entreprendre c’est aussi jouer un rôle : celui de catalyseur d’énergie et de meneur d’équipe.

cb news_ On vous sait aussi très amateur d’échecs…

vincent klingbeil_ En effet, je pratique beaucoup. Cela nécessite d’avoir une vision, une stratégie, quelques coups d’avance… On sort du court terme. Pour revenir à un précédent propos, un pitch perdu est un échec à court terme. Mais si tu as tout donné, fait la preuve de ta détermination et laissé une bonne impression, il y a des chances de pouvoir travailler avec ce prospect un jour. J’aime bien aussi le poker. Le business est un bon mix entre le poker et les échecs, alliant des prises de risques et de la stratégie.

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