David Larramendy (M6) : “Changement de dimension”
À la tête du groupe M6 depuis un an, son président du directoire David Larramendy impulse une dynamique de transformation ambitieuse.Entre le succès de M6+, l’arrivée de Cyril Hanouna et les investissements dans la création, il prépare l’avenir face aux géants du streaming.
cb news_ Un an après votre nomination à la tête du groupe, quel bilan faites-vous ?
david larramendy_ Le groupe M6 a toujours su innover, prendre des risques. C’est un groupe formidable et je suis très heureux de le diriger. Notre industrie traverse une phase de changement passionnante. La télévision notamment connaît une transformation fondamentale en passant d’un modèle de diffusion linéaire à un modèle délinéarisé. La concurrence vient aujourd’hui de tous les côtés, de YouTube comme des plateformes de streaming et des réseaux sociaux. Cette nouvelle donne nous oblige à évoluer en profondeur, à adapter nos programmes comme nos organisations tout en gardant le lien émotionnel étroit que nous avons tissé avec nos téléspectateurs et auditeurs depuis des années. C’est passionnant.
cb news_ Vous avez lancé la plateforme de streaming M6+ en mai 2024. Un pilier essentiel dans votre stratégie de transformation ?
david larramendy_ M6+ est aujourd’hui un succès à la fois en termes technologiques, de consommation et de revenus publicitaires. J’avais annoncé il y a un an l’objectif de 200 millions d’euros de revenus en 2028. Nous étions à l’époque à 67 millions. Nous avons franchi les 100 millions dès l’année 2024 et j’espère que nous atteindrons notre objectif avec un an d’avance. La plateforme affiche une hausse de 35 % de croissance en termes de revenus publicitaires et de consommation en nombre d’heures. Le mois de mars 2025 est notre troisième mois consécutif record avec 29 millions d’utilisateurs uniques mensuels. La plateforme attire également une audience beaucoup plus jeune que nos antennes linéaires : l’âge moyen de l’utilisateur de M6+ est de 41 ans, contre 52 ans pour la chaîne M6 par exemple.
cb news_ Avez-vous prévu des nouveautés techniques ou éditoriales sur M6+ ?
david larramendy_ D’un point de vue technique, notre filiale Bedrock [joint-venture entre M6 et RTL Group, ndlr] gère les plateformes de streaming française, hollandaise et hongroise du groupe RTL. Nous venons de trouver un accord en Allemagne pour que RTL+ nous rejoigne au début de l’année 2026. Nous voulons faire de Bedrock le premier partenaire des plateformes de streaming en Europe. Le streaming n’est pas un sprint, mais une course de fond. Il faut développer en permanence les fonctionnalités pour que M6+ reste compétitive. Nous avons deux cents ingénieurs qui travaillent sur son développement, bientôt quatre cents avec l’arrivée de nos collègues allemands. Quant aux contenus, nous réfléchissons en audience globale ; la croissance des heures consommées sur M6+ se fait à la fois par des droits achetés pour la plateforme et grâce à une modification de nos grilles linéaires, comme c’est le cas avec le lancement de notre première série quotidienne.
cb news_ Parlez-nous justement de ce nouveau feuilleton quotidien…
david larramendy_ Nous sommes très fiers du lancement cet été de la série quotidienne « Nouveau jour » sur M6 et M6+. C’est une grosse machine à mettre en place pour notre groupe : plus de cent cinquante techniciens et trente scénaristes y travaillent depuis des mois. Nous avons commencé le tournage il y a maintenant quelques semaines. Nous tournons notamment au studio de Vendargues où nous cohabitons avec France Télévisions, dans le château Capion qui est l’hôtel au cœur de la série. Nous avons aussi créé un « backlot » à côté de Montpellier où seront tournées la plupart des scènes d’extérieur.
cb news_ Votre offre de sport s’est-elle renforcée ?
david larramendy_ En sport, nous avons une belle offre en linéaire comme en digital. Le 31 mai prochain, nous retransmettrons sur M6 pour la première fois la finale de la Ligue des champions, en espérant que le PSG y soit. En digital, nous sommes présents avec une offre plus pointue : les programmes MMA Academy, la compétition Kings League ou encore la NFL. Nous commençons également la préparation de la Coupe du monde de football sur nos antennes au niveau technique, sportif, rédactionnel et commercial. Nous nous mettons en ordre de bataille pour ce qui sera l’événement sportif et télévisuel de l’année 2026.
cb news_ Vous êtes en effet détenteur des droits TV en clair des Coupes du monde de football 2026 et 2030. Envisagez-vous de rétrocéder certains matchs ? Ou considérez-vous que vous êtes tout à fait à même d’y aller seuls ?
david larramendy_ Nous sommes à même d’y aller seuls.
cb news_ Verra-t-on le groupe M6 sur d’autres droits TV dans le sport ? Le Tournoi des Six Nations de rugby, par exemple…
david larramendy_ Les événements qui génèrent les grands carrefours d’audience où les Français se retrouvent nous intéressent, a priori. Les audiences du rugby sont très fortes, avec une belle équipe de France, donc ça pourrait nous intéresser. Mais il y a d’autres sports qui sont capables d’incarner cela.
cb news_ Lesquels ?
david larramendy_ Je n’en parle pas encore.
cb news_ Autre nouveauté attendue, l’arrivée de Cyril Hanouna sur W9 et Fun Radio. Comment voyez-vous la collaboration avec cette personnalité du paysage audiovisuel ?
david larramendy_ Le recrutement de Cyril Hanouna est une étape importante dans la transformation du groupe. Un groupe comme le nôtre a besoin d’un talk-show quotidien puissant et Cyril est tout simplement le meilleur dans cet exercice. Nous avons commencé à travailler avec lui et ses équipes depuis quelques semaines aux projets d’émissions sur W9 et Fun Radio, et nous sommes tous enthousiastes.
cb news_ Son arrivée provoque curiosité et inquiétude. Quels sont vos garde-fous ?
david larramendy_ Je comprends que certains parlent de prise de risque. C’est vrai qu’il y a eu parmi les milliers d’émissions de « TPMP » durant ses seize saisons un certain nombre de débordements inacceptables. Nous en avons parlé avec Cyril Hanouna et Stéphane Courbit [propriétaire de la société H2O Productions que préside l’animateur, ndlr] ces derniers mois et nous avons établi des limites claires à ne pas franchir : pas de promotion des fake news, pas de discours politisé et pas d’attaques ad hominem. Pour le reste, nous lui donnerons beaucoup de liberté pour faire des émissions divertissantes, poil à gratter, qui parlent à tous les Français.
cb news_ Le visage de la TNT change le 6 juin. Quelles en sont les conséquences pour le groupe M6, et notamment pour votre offre jeunesse Gulli ?
david larramendy_ Nous ne choisissons pas nos concurrents ni les numéros de canaux, donc nous allons nous adapter à cette nouvelle numérotation et aux nouveaux entrants. Nous avions beaucoup poussé pour la mise en place d’un bloc de chaînes jeunesse en rapprochant France 4 et Gulli, nous n’avons malheureusement pas été entendus. Gulli passe tout de même du canal 18 à 12 de la TNT, ce qui est une bonne chose pour la chaîne. Cette amélioration de la visibilité va nous permettre d’augmenter nos investissements dans ses programmes, notamment en prime time.
cb news_ Qu’avez-vous pensé des résultats de vos chaînes télévisées cette saison ?
david larramendy_ Nous sommes satisfaits des audiences TV du début d’année, notamment des dernières semaines. Avec Guillaume Charles [chargé des antennes et des contenus du groupe M6, ndlr] et ses équipes, nous avons reconstruit un access performant en jouant sur la touche nostalgie via le retour à la télévision de deux jeux mythiques : « Le Juste Prix » et « La Roue de la fortune ». Ce sont des programmes formidablement incarnés par Éric Antoine, que les jeunes découvrent avec plaisir et que les plus âgés retrouvent avec joie. Nos marques de divertissement de prime fonctionnent quant à elles très bien, comme « Top Chef », « Mariés au premier regard », « Les Traîtres », « L’Amour est dans le pré », etc. Je voudrais souligner l’énorme travail fait par les antennes et les sociétés de production pour conserver l’ADN de ces grandes marques tout en les adaptant aux signaux faibles de changements qu’expriment nos téléspectateurs. Nos journaux télévisés, nos magazines d’informations et notre offre de documentaires performent également très bien avec un parti pris assumé de pédagogie et de dialogue avec les téléspectateurs.
cb news_ Et qu’en est-il du cinéma ?
david larramendy_ M6 adore le cinéma qui le lui rend bien. L’année dernière, 40 % des entrées en salle en France au cinéma ont été réalisées par des films M6, que ce soit des films préachetés par le groupe (M6 Films) ou que nous distribuons (SND). C’est le cas pour « Un p'tit truc en plus », « Le Comte de Monte-Cristo » ou encore « Conclave », que nous allons ressortir au cinéma en raison de l’actualité [le décès du pape François fin avril, ndlr]. Nous avons cette année encore de beaux projets, comme « 13 jours, 13 nuits », le récit haletant de l’évacuation de l’ambassade de France à Kaboul ou le retour de « Kaamelott » en fin d’année.
cb news_ Des nouvelles discussions sont en cours autour de la chronologie des médias. Quelle est votre position ?
david larramendy_ Nous finalisons les discussions avec les professionnels du cinéma. Sur le principe, je suis favorable à une chronologie des médias qui protège tous les acteurs de la chaîne, mais il faut veiller à ce que chaque partenaire puisse s’y retrouver. Nous allons trouver un accord, mais je trouve étonnant que les chaînes gratuites qui dépensent autant d’argent dans le cinéma, environ 120 millions d’euros chaque année, se retrouvent toujours les dernières et les plus mal loties. La protection de nos fenêtres de diffusion ainsi que le timing de disponibilité devront un jour être remis sur la table.
cb news_ Vous avez rejoint LaFA, la filière audiovisuelle. Qu’en attendez-vous ?
david larramendy_ Nous avons en France un écosystème réglementaire qui protège la création française. Lorsque l’on regarde ce qu’il se passe dans les pays voisins, on ne peut que s’en féliciter. Dans cette période de transformation profonde, il faut élargir la mission de cet écosystème réglementaire à la protection des diffuseurs français. Nous sommes aujourd’hui en concurrence globale : sur les achats de droits de fiction, de flux, de sport, sur la publicité, sur le temps d’écoute ! Bref, une concurrence totale, féroce. Les diffuseurs français doivent pouvoir se battre sans boulets aux pieds. C’était d’ailleurs tout l’enjeu du projet de fusion que l’on avait porté en 2021-2022 avec TF1 : favoriser l’émergence d’acteurs français forts face à ces plateformes.
cb news_ Cela reste d’actualité…
david larramendy_ En effet, tout autant d’actualité que ça l’était il y a trois ans. Les lois et règlements qui régissent notre industrie ont été créés il y a plus de trente ans ! Ils n’ont été modifiés qu’à la marge. En résulte un certain nombre d’asymétries qui ont été créées, non pas volontairement contre les diffuseurs, mais à un moment où le contexte n’était pas le même, où les concurrents n’étaient pas les mêmes. Il faut absolument dépoussiérer et refondre cet écosystème réglementaire. Si on veut continuer de défendre la création française, il faut défendre les diffuseurs français.
cb news_ Est-ce que tous au sein de LaFA partagent votre vision, votre constat ?
david larramendy_ Un monde où ne subsisteraient que des plateformes étrangères gérées par des algorithmes serait mauvais pour l’information et donc pour la démocratie, mauvais pour la création, mauvais pour les annonceurs. Ce point fait l’objet d’un large consensus. Nous nous retrouvons sur certains éléments, comme les assouplissements des règles publicitaires, par exemple. Il y a d’autres sujets, ce qui est logique, sur lesquels nous défendons chacun des positions qui peuvent paraître antagonistes. Mais le consensus que je mentionnais doit permettre de rapprocher les points de vue.
cb news_ Face à la concurrence des plateformes étrangères, l’Arcom a proposé la création d’une application commune aux éditeurs français. Dans le cadre de ces services d’intérêt général (SIG), avez-vous avancé au niveau des discussions ?
david larramendy_ Je suis favorable à cette application commune des SIG. L’enjeu de visibilité dans notre nouvel écosystème est énorme. Nous faisons face à des plateformes et des constructeurs internationaux qui peuvent conclure des deals mondiaux, ce que nous ne pouvons pas faire comme acteurs locaux. Je suis heureux que l’Arcom ait décidé de mettre en place cette démarche pour accorder aux diffuseurs français une visibilité au moins semblable à celle des plateformes américaines. Mais les discussions que nous avons pour sa mise en place prennent trop de temps. Nous devons accélérer.
cb news_ Revenons à la radio. Quel bilan faites-vous de la saison 2024-2025 ? Quelles missions avez-vous assignées à Jonathan Curiel, qui vient de prendre la direction de ce pôle radio ?
david larramendy_ Je veux d’abord dire que la radio est un formidable média, qui résiste extrêmement bien dans ce contexte de transformation globale. RTL est une station populaire, dans le meilleur sens du terme. Elle a une voix singulière qu’il faut entendre davantage. La station a vocation à parler à tous les Français. C’est la mission que j’ai confiée à Jonathan Curiel.
cb news_ Et concernant vos deux musicales, Fun Radio et RTL 2 ? L’arrivée de Cyril Hanouna sur l’antenne de Fun Radio reconfigure-t-elle le format de la station ?
david larramendy_ Le format des radios musicales est celui qui est le plus attaqué par les plateformes de streaming musical. La musique doit rester au cœur de la promesse de ces radios, mais la musique seule ne suffit plus. La réponse que nous devons apporter, c’est d’incarner de plus en plus de tranches sur les radios musicales. L’arrivée de Cyril Hanouna sur Fun Radio s’inscrit complètement dans cette logique.
cb news_ Il en sera de même pour RTL 2 ? Vous y réfléchissez ?
david larramendy_ C’est vrai pour l’ensemble des radios musicales.
cb news_ Et concernant la régie M6 Publicité dont vous avez été le dirigeant pendant presque dix ans…
david larramendy_ Hortense Thomine-Desmazures, qui la dirige, est très compétente et connaît parfaitement le marché. Ce que j’ai pu vous dire sur le changement de dimension du groupe en matière de programmes est également valable pour M6 Publicité. Sous sa houlette, la fusion des équipes linéaires et digitales a été menée. Le métier d’une régie publicitaire évolue : nous vendions hier principalement des contacts, du reach, aujourd’hui notre offre est élargie à de plus en plus de datas. Nous faisons des partenariats avec tous les distributeurs pour avoir une capacité de ciblage de plus en plus fine parce qu’il y a une demande forte de la part des annonceurs pour toujours plus de puissance et de ciblage.
cb news_ Justement, avez-vous de la visibilité sur ce marché publicitaire complexe ?
david larramendy_ Le premier trimestre 2025 a été bon. Après, nous sommes dans un monde extrêmement incertain dans lequel la visibilité est inexistante. Mais les fondamentaux de notre offre et l’attractivité de la télévision et de la radio restent forts.
cb news_ Il y a quelque temps, Rodolphe Belmer, le président de TF1, est revenu sur l’attention qu’il pouvait porter à voir ressurgir la possibilité d’une fusion entre son groupe et le vôtre dans l’Hexagone. Le patron de votre actionnaire, Bertelsmann, n’a récemment pas fermé la porte non plus à cette éventualité… Est-ce que c’est dans un coin de votre tête également ou est-ce que vous avancez quoi qu’il en soit ?
david larramendy_ Nous construisons au quotidien avec les équipes un groupe M6 le plus puissant possible dans ce nouvel univers de concurrence. Nous investissons massivement, dans les programmes comme dans la technologie, pour changer de dimension et nous avons la chance d’avoir un actionnaire à nos côtés qui nous soutient à 100 % dans cette transformation. À côté de cela, l’évolution du marché dont nous avons déjà parlé fait qu’il devra un jour se concentrer. TF1 est un bon partenaire potentiel. Il y en a d’autres. Nous verrons cela le moment venu. Il faut d’abord que la loi dite « des cinq ans » soit modifiée et que l’Autorité de la concurrence envoie des signaux pour montrer qu’elle a évolué dans son approche du marché. En attendant, nous sommes totalement concentrés sur notre propre transformation.
cb news_ Quel regard portez-vous sur la réforme de l’audiovisuel public qui se fait attendre ?
david larramendy_ Je pense qu’avoir un audiovisuel public fort est une chance pour la France. Je n’ai pas à me positionner sur la pertinence de la création d’une holding, d’une fusion ou du statu quo. Mais le débat actuel à l’Assemblée illustre à mes yeux la déconnexion de nos élites politiques des problématiques économiques auxquelles sont confrontées toutes les entreprises, publiques ou privées. Au vu des bouleversements en cours dans notre industrie, se poser la question d’une éventuelle réforme de l’audiovisuel public devrait pouvoir se faire dans un climat serein avec des échanges sur le fond. Les positions dogmatiques de certains ne me paraissent pas au niveau souhaité.