Shalimar : centenaire immortel

Voyage vers un ailleurs, porte ouverte vers l’Orient, somptueux nocturne indien, merveilleux parfum, Shalimar incarne toutes ces facettes et célèbre un magnifique centenaire en réinventant son esprit Art déco.

Composé en 1921, Shalimar fera son entrée officielle dans le monde en 1925 lors de sa présentation à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes à Paris. Le nom plonge ses racines dans l’Inde des empereurs moghols avec Shâh Jahân au XVIIe siècle. Son père, Jahângîr, avait fait bâtir un jardin de Shalimar à Srinagar et Shâh Jahân en établit un autre à Lahore, des endroits conçus sur les préceptes des exquis jardins perses. Jean-Paul Guerlain a visité ces merveilles : « Le jardin, triomphe de géométrie autant que d’horticulture, s’ornait de cannas jaunes et rouges, de bougainvillées et de jasmins au parfum puissant. » L’histoire de Shâh Jahân est liée à l’amour absolu voué à son épouse Mumtaz Mahal. À son décès, l’empereur, brisé par le chagrin, fit construire un mausolée : le Taj Mahal à Agra. Sans aller en Inde, Jacques Guerlain, voyageur immobile, imagine un ailleurs extraordinaire en choisissant cette fabuleuse histoire. Quand on lui présenta l’éthylvanilline, nouveau composant de synthèse doté d’une intensité supérieure à la vanilline, le parfumeur l’ajouta à un flacon de Jicky. De cette surdose et de cette fusion (d)étonnante naquit un chef-d’œuvre. Ernest Beaux, le créateur du N°5 de Chanel, lui rendit hommage : « Si j’avais utilisé autant de vanille, j’aurais seulement obtenu de la crème anglaise, tandis que lui, Jacques Guerlain, créa Shalimar. »

Avec un départ hespéridé se découvre la légèreté fraîche de la bergamote, un cœur et un fond opulents avec des notes ambre, benjoin, opopanax, cuir et vanille. Thierry Wasser, maître parfumeur Guerlain, l’analyse : « L’introduction d’un accord ambré en surdose a marqué une rupture stylistique : il ne s’agissait plus seulement d’orner la nature, mais de la transcender, d’en proposer une lecture plus abstraite et sensuelle… Le parfum n’imite plus un jardin, mais évoque une atmosphère, une émotion. »

Au cœur de ce chef-d’œuvre intemporel se dessine la guerlinade, l’emblématique signature Guerlain où se retrouvent à des degrés divers six composants : bergamote, rose, jasmin, iris, vanille et fève tonka. Ann Caroline Prazan, directrice art, culture et patrimoine Guerlain, la définit ainsi : « Une alchimie entre opulence et équilibre, entre chaleur enveloppante et éclat lumineux. »

À l’époque qualifié d’oriental (aujourd’hui « ambré »), Shalimar est le chef de file d’une famille qui va jouer l’opulence, la sensualité avec un sillage incroyable. Cet Orient fantasmé fit route vers New York dès 1925 à bord d’un paquebot sur lequel la femme de Raymond Guerlain fit sensation. L’Amérique bruissa du nom de Shalimar. Adopté par les audacieuses flappers, il fut chanté par Frank Sinatra et d’autres : « My sails tonight are filled with perfume of Shalimar ».

Magnifique création de Raymond Guerlain et Georges Chevalier, le flacon Baccarat complète la magie. La forme s’inspire des vasques des jardins de Shalimar. Comme posé sur un piédestal, majestueusement, il déploie ses ailes et est familièrement surnommé flacon « chauve-souris ». Éclat de verre surmonté d’un bouchon bleu saphir en forme d’éventail, il demeure une pure merveille. S’il joue encore de courbes et d’arabesques, il se dessine en arêtes géométriques, signant l’émergence de l’Art déco.

Shalimar demeure « la » grande création Guerlain, sans oublier Jicky qui a ouvert la voie royale de la parfumerie moderne avec l’audace de son subtil équilibre entre naturels et synthétiques.

Pour célébrer son centenaire, Guerlain a imaginé Shalimar L’Essence, une version démultipliant l’intensité. Parfumeuse et directrice de la création des parfums Guerlain, Delphine Jelk a composé ce nouvel opus avec une teinture de vanille de Madagascar. Issues de l’agriculture biologique, les gousses sont travaillées selon une technique maison artisanale et très ancienne. Coupées par massicotage à Orphin, elles macèrent dans de l’alcool. En surdose, la vanille vient enrichir les autres composants, ainsi la pétillante bergamote et le cœur rose et iris, tandis que s’invitent de nouveaux muscs pour apporter douceur et confort. Le flacon se réinvente avec l’ajout en lettres d’or du nom dans un graphisme Art déco. La campagne autour de Shalimar L’Essence se décline en diversité et en tout âge. Shalimar n’est-il pas le parfum de la femme et de toutes les femmes ?

Intemporel et empreint d’exotisme, Shalimar conserve un sillage inoubliable, une signature mémorable. Il incarne la quintessence de l’excellence de la parfumerie française dont Guerlain demeure un fleuron depuis 1828. Pour Ann Caroline Prazan : « Dans l’univers Guerlain, Shalimar n’est pas simplement un parfum : il est une légende vivante, la preuve qu’une fragrance peut traverser un siècle sans perdre de sa force, et qu’un sillage peut devenir un langage universel de désir et d’éternité. »

Antigone Schilling

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