“Le cringe a gagné”, par Kévin Pasquier (We Are Social)
Comment l’imperfection est devenue la vraie grammaire des réseaux.
Pendant des années, les réseaux sociaux ont partagé la même illusion. Des vies idéales. Des récits maîtrisés. Des contenus trop bien écrits confondant inspiration et mise en scène. Aujourd’hui, ces grammaires ne font plus rêver. Elles fatiguent. Et partout, les communautés changent les règles. Pas pour faire mieux, mais pour faire plus vrai.
Le cringe n’est plus un échec. C’est une preuve. Face aux contenus sur-polissés et générés par l’IA, le «cringe» revient comme un contre-pouvoir. Ce qui gênait hier rassure. Le malaise, l’approximation, la maladresse ne sont plus des défauts. Ils sont des indices qu’il y a vraiment quelqu’un derrière l’écran. Et c’est précisément pour ça que la tendance «2016» revient sur les réseaux. Parce qu’elle incarne exactement ce qui rassure aujourd’hui. Un social media spontané, imparfait et parfois maladroit. Aujourd’hui, le cringe dit «regardez, comme c’est vrai». Cette quête du réel trouve sur les réseaux une autre expression. Non plus dans le ton, mais dans la forme.
L’obsession est devenue un format éditorial. Un seul sujet. Le même format. Et ça tous les jours, du jour 1 au 147, voire plus. À première vue, c’est absurde, mais en réalité, c’est structurant. Ces nouvelles lignes éditoriales monomaniaques et obsessionnelles créent de la continuité. Elles transforment un contenu en rendez-vous et permettent de suivre quelqu’un non pas pour ce qu’il montre, mais pour jusqu’où il va, dans la durée.
Peu importe qu’il s’agisse de sport, d’un voyage, ou même de bâtons de bois, comme Stick Nation. Ce qui compte, c’est l’engagement total, le chemin parcouru et l’idée qu’il ou elle ne va pas lâcher. Demain, ce qui fera la différence dans les feeds, c’est cette radicalité. Dans l’émotion, dans le format. Et aussi dans le point de vue assumé, visible et tenu dans le temps.
Décrypter devient une prise de position. Avec un partage d’informations toujours plus rapides et denses, les audiences cherchent des points de vue subjectifs. Elles ne veulent plus d’une neutralité de façade ni d’un ton faussement objectif. Elles veulent une lecture du réel assumée, un commentaire, un décryptage qui leur permettent de se faire un avis.
Sur les réseaux, cela se traduit par un «journalisme gonzo» porté par moins de distance et plus de personnalité. Des voix qui plongent dans les sujets et s’incarnent dans des formats documentaires longs.
En 2026, le social change de ton : un ton plus imparfait, plus obsessionnel, plus subjectif. Un ton qui assume l’émotion, la répétition, le point de vue. Ces signaux, révélés par notre rapport Think Forward 2026, racontent moins une évolution des plateformes qu’un basculement des attentes des audiences pour un social media qui parle moins «bien» mais plus juste.
Kévin Pasquier, planneur stratégique senior chez We Are Social