“La communication au sens traditionnel est morte parce que son public a disparu”, par Stone de Souza (LinkedIn)

À l’ère des plateformes et algorithmes, il n’existe plus de public passif, seulement des usages, des signaux et des architectures qui produisent de la vérité ou de la défiance. L’occulter, c’est passer à côté de la nouvelle réalité de l’influence.

Mon métier consiste à piloter des plateformes, des produits et des écosystèmes numériques utilisés chaque jour par des centaines de millions de professionnels. Dans cet univers, une conviction s’est imposée avec force : la communication, telle que nous continuons à la penser, ne décrit plus la réalité de l’influence contemporaine. Ceux qui s’y accrochent encore risquent l’obsolescence, pas l’impact.

Nous persistons à parler de messages, de prises de parole, de storytelling, comme si un discours bien formulé suffisait encore à structurer la perception. Or ce régime a disparu. Il supposait un public relativement stable, attentif, distinct de l’émetteur. Aujourd’hui, il n’y a plus d’audience passive. Il n’y a que des utilisateurs, des systèmes et des signaux. C’est précisément ce basculement que décrit « Bifurcation », le livre de Manuel Lagny et Mathieu Gabai. Leur thèse est simple et profondément juste : nous avons changé de régime de pouvoir. L’influence ne s’exerce plus par la parole, mais par l’architecture. Plus par le récit, mais par les données, les algorithmes et les expériences produites. Il est donc essentiel de comprendre ces nouvelles dynamiques pour toute organisation souhaitant naviguer et prospérer dans ce paysage transformé.

Dans le monde des plateformes, la communication n’est jamais une intention, c’est un comportement. Une interface lente est un message. Un algorithme mal entraîné est une prise de position. Une incohérence entre promesse et expérience détruit instantanément la crédibilité. Les organisations ne se racontent plus : elles se lisent. Pour les dirigeants, cette transformation impose un changement de posture radical. La question n’est plus « Que voulons-nous dire ? » mais « Quelle vérité observable produisent nos systèmes ? ». La crédibilité ne se proclame plus ; elle se mesure. Elle se vérifie. Elle se répète dans le temps. Alors, vos « messages » sont-ils réellement entendus, ou simplement ignorés par des algorithmes indifférents ?

« Bifurcation » apporte une contribution décisive. Le livre ne propose ni nostalgie ni recettes miracles. Il offre une méthode pour penser et gouverner dans un monde de flux continus, de feedbacks permanents et de confconflictualitérative. Informer, cartographier, projeter : non pour simplifier abusivement, mais pour rendre le réel lisible sans le trahir. C’est une lecture indispensable pour quiconque veut décrypter et agir efficacement sur l’influence à l’ère numérique. Dans un univers saturé de signaux, l’influence pourrait devenir une simple ingénierie du comportement. Les auteurs rappellent qu’elle ne peut être légitime qu’à condition d’être encadrée par la mesure, la transparence et la discipline du doute. Sans ce socle, aucune stratégie ne tient durablement. Enfin, « Bifurcation » réussit à relier ce que l’on pense encore trop souvent séparément : plateformes, entreprises, médias, marques, travail, institutions. Cette bifurcation n’est pas un concept abstrait : elle est déjà vécue par celles et ceux qui dirigent, régulent et transforment nos organisations.

La communication au sens traditionnel est morte parce que son public a disparu. Ce qui lui succède est plus exigeant : une responsabilité systémique, où l’architecture compte plus que le slogan, et où la vérité ne se déclare plus – elle se démontre. Pour les dirigeants, directeurs généraux, responsables de la communication, du marketing ou des affaires publiques confrontés à ces enjeux, « Bifurcation » constitue moins un essai de plus qu’un véritable instrument de lecture et d’action face aux transformations de demain.

Stone de Souza, vice-président chez Linkedin, fait partie des personnalités intervenant dans l’ouvrage « Bifurcation », signé Manuel Lagny et Mathieu Gabai aux Éditions de l’Éclaireur.

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