Plateformes : à la recherche du temps perdu

CB LE MAG - La France est au premier plan pour la protection des mineurs face aux plateformes, portée par la Commission européenne.

Les plateformes sont dans la réserve lorsqu’il s’agit de communiquer sur la régulation. L’actualité n’est pas forcément réjouissante. Les députés français ont adopté fin janvier une proposition de loi qui interdit la présence des moins de 15 ans sur les réseaux sociaux. Un âge déjà préconisé dans le rapport «Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu», remis au président de la République en 2024. Le texte sera étudié par le Sénat avant une possible application dès le 1er septembre, comme voulu par le président de la République. À l’origine de l’amendement, la députée Laure Miller met en avant la nécessité «d’un principe de protection» face aux risques des plateformes lors d’une table ronde à Médias en Seine le 15 janvier. La rapporteure de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs souligne le corpus scientifique sur le sujet. Une des études les plus récentes dans l’Hexagone est l’avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, publié en décembre. Altération du sommeil, dévalorisation de soi, comportements à risques ou exposition aux cyberviolences… Plusieurs effets néfastes sont identifiés par le comité scientifique qui a analysé près de 1000 études publiées ces cinq dernières années. «Les adolescents ont moins de capacités de régulation émotionnelle et comportementale que les adultes, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux effets délétères des réseaux sociaux», développent les experts.

Aller plus loin que le DSA

En France, plusieurs parents de victimes se sont également saisis de la justice contre TikTok, après le suicide de leurs enfants. Ils accusent l’algorithme d’avoir provoqué le suicide de leurs proches en les exposants à un scroll continu de vidéos déprimantes, notamment des tutoriels morbides. «Nous sommes dans une zone très grise où il n’y a pas d’illégalité, mais nous sommes tous d’accord que c’est du contenu extrêmement nuisible», indique à CB News Thomas Régnier, porte-parole de la Commission européenne, chargé du numérique et de la souveraineté technologique. Près d’une dizaine d’enquêtes sont menées par la Commission européenne dans le cadre du Règlement européen sur les services numériques (DSA), entré en vigueur début 2024. Dès qu’une enquête est ouverte, la Commission peut vérifier les algorithmes, et si besoin, l’envoyer au Centre européen pour la transparence algorithmique. Près de 40 experts peuvent «ouvrir la boîte noire d’une plateforme pour vraiment regarder le codage», explique Thomas Régnier. Une mesure qui, pour l’instant, a concerné TikTok et X (ex-Twitter).

Le DSA rend les plateformes responsables de la protection des mineurs. En échange, elles accèdent au marché européen, soit à près de 450 millions de citoyens. Si le règlement n’est pas respecté, elles s'exposent à des sanctions. Face à cette régulation, les plateformes ont tendance à mettre en avant la liberté d’expression. Un argument «ridicule» selon Thomas Régnier. Pour l’expert européen, l’exemple le plus probant récemment est le cas de Grok. L’intelligence artificielle intégrée à X a généré des fausses images dénudées de mineurs fin 2025. Le propriétaire des deux sociétés Elon Musk a dû retirer cette fonctionnalité. «Enfin un PDG d’une big tech américaine nous dit qu’il y a de l’illégalité en ligne. Ce qui n’est pas autorisé dans la vraie vie ne devrait pas être autorisé en ligne», atteste Thomas Régnier. Une position que partage le directeur France de X Laurent Buanec lorsqu’il est interrogé sur la modération : «Nous supprimons les contenus illégaux et les violations graves de nos Règles X, tout en laissant s’exprimer une grande diversité d’opinions.» Sur le cas particulier des mineurs, Laurent Buanec signale : «X n’est pas une plateforme destinée aux enfants et jeunes adolescents». Les utilisateurs âgés de 13-17 ans représentent moins de 1 % des utilisateurs quotidiens aux États-Unis. Les plateformes ont chacune un arsenal d’outils pour les protéger, allant de la protection parentale à des lignes d’assistance. Dans ce contexte pourquoi une loi d’interdiction ? Thomas Régnier concède, «malgré nos règles, il y a des dérives qui sont de plus en plus importantes. Est-ce qu’il ne faudrait pas aller un cran plus loin ? Ceux qui portent ce débat le plus haut et le plus fort, ce sont les Français. Faites attention à ce que tout cela soit complémentaire du DSA, mais nous ne sommes pas contre.»

Responsabilité partagée

L’Australie est le premier pays à avoir interdit la présence des moins de 16 ans sur les réseaux sociaux. Depuis son entrée en vigueur le 10 décembre, les géants de la tech ont bloqué 4,7 millions de comptes, selon l’autorité australienne de surveillance de la sécurité en ligne eSafety. Concernée par cette mesure, Reddit a déposé une action en justice reprochant à la loi des conséquences sur la confidentialité et la liberté implicite de communication politique. «Cette loi a l’effet malheureux de forcer des processus de vérification intrusive et potentiellement peu sûre sur les adultes comme sur les mineurs, d’isoler les ados de la possibilité de participer à des expériences communautaires adaptées à leur âge, et de créer un patchwork illogique des plateformes incluses et de celles qui ne le sont pas», indique la plateforme dans un post de blog. Seul à avoir contesté la loi, Reddit est suivi par les autres plateformes comme Meta ou Pinterest sur la responsabilité des magasins d’application dans la vérification de l’âge. La technologie utilisée pour interdire la présence des mineurs sur les réseaux est l’une des principales préoccupations lors des débats en France. À Médias en Seine, Laure Miller prône «une vérification fiable avec une protection complète de données via un système en référence de double anonymat. Si bien que nous n’enverrons jamais nos données directement aux plateformes». C’est ce que propose la Commission européenne à travers un prototype d’application développé d’ici à la fin de l’année. L’application de vérification de l’âge, pour toutes les démarches numériques, possède un double mécanisme de protection. Thomas Régnier détaille : «Lorsque vous allez vouloir vous enregistrer sur la plateforme, vous avez la garantie que la seule chose qui sera partagée, c’est juste si vous avez plus ou moins de 18 ans.» L’outil est actuellement testé et adapté à la législation locale par le gouvernement français.

Toujours est-il que l’interdiction ne fait pas l’unanimité. À Médias en Seine, le journaliste et auteur François Saltiel estime qu’une «interdiction peut avoir un effet contre-productif parce qu’elle stigmatise les usages et les pratiques des jeunes». Un avis partagé par plusieurs scientifiques et membres politiques français lors des débats. Interdiction ou non, les voix s’accordent sur la nécessité d’une éducation numérique pour avoir un meilleur usage des plateformes. Pour Thomas Régnier, «il y a un énorme travail de sensibilisation à faire. Il faut arrêter le langage bureaucratique et la langue de bois pour parler aux citoyens. Ça commence à la maison, et ça se poursuit à l’école.»

Dahlia Girgis

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