Sarah El Haïry : « NOS ENFANTS VALENT DES MILLIARDS »

Pour Sarah El Haïry, Haute-commissaire à l’Enfance, l’économie de l’attention repose sur un modèle qui transforme les mineurs en ressources. Face aux plateformes et aux IA génératives, elle plaide pour un numérique « safe by design » et appelle marques et entreprises à mesurer leur « impact enfance » comme elles ont mesuré leur empreinte carbone.

cb news_ Vous êtes Haute-commissaire à l’Enfance depuis 2025. Qu’est-ce que cela change par rapport à un ministère classique ? Avez-vous un pouvoir d’arbitrage ou êtes-vous surtout dans la coordination ?

sarah el haïry_ J’ai été secrétaire d’État à l’Éducation nationale, ministre de la Jeunesse, de l’Enfance et des Familles, secrétaire d’État à la Biodiversité… La vraie différence aujourd’hui, c’est que le Haut-commissariat est profondément et naturellement interministériel. On a changé le paradigme. Quand vous êtes à l’Éducation nationale, vous regardez l’enfant comme un élève. À la Santé, comme un patient. On saucissonne le temps de l’enfant en fonction des administrations. Désormais, on le regarde à 360 degrés : l’enfant élève, l’enfant patient, l’enfant au sein de sa fratrie, l’enfant bénéficiaire d’une association, l’enfant citoyen en herbe. On le met au centre et on mobilise autour de lui l’ensemble des acteurs publics, privés et associatifs. Quand on est ministre, on mobilise son administration pour porter une politique publique. Moi, j’anime et je coordonne des politiques à impact public et social, en réunissant des acteurs qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble. Nous avons un budget de fonctionnement et une équipe, rattachés au Secrétariat général des ministères sociaux — Travail, Santé, Solidarités, Famille, Handicap.

cb news_ Vous avez lancé les Assises nationales du soutien à la parentalité, avec un volet sur l’entreprise. Pourquoi est-ce un enjeu aujourd’hui ?

sarah el haïry_ Pendant longtemps, la parentalité a été considérée comme un sujet exclusivement public, traité par la politique familiale ou sociale. Or aujourd’hui, la politique familiale, y compris dans un contexte de dénatalité, concerne tous les acteurs, notamment le monde de l’entreprise. On demande aux salariés d’être des collaborateurs comme s’ils n’étaient pas parents, et des parents comme s’ils ne travaillaient pas. Avec tout ça, bon courage pour la charge mentale ! Les enfants ne sont pas physiquement dans l’entreprise, mais ils sont bien présents dans la vie des collaborateurs. Les entreprises ont un rôle à jouer dans la reconnaissance de cette réalité et dans l’équilibre des temps de vie.

cb news_ Le numérique est désormais un environnement pour les jeunes plus qu’un outil. La politique de l’enfance est-elle adaptée à ce changement ?

sarah el haïry_ La parentalité numérique est le premier défi. Le temps virtuel et le temps réel sont interconnectés. Le harcèlement et le cyberharcèlement ne s’arrêtent jamais. Les émotions vécues en ligne ont les mêmes conséquences que celles de la cour d’école. Et il y a un autre enjeu majeur : certains géants du numérique utilisent nos enfants comme une ressource. Ils grignotent leur capital. Nos données bancaires sont mieux protégées que les données personnelles de nos enfants. Les algorithmes addictifs, le scroll infini, les mécaniques de récompense qui déclenchent de la dopamine sont pensés pour maximiser l’engagement. Pour un adulte, c’est déjà difficile. Pour un enfant, dont le cerveau n’est pas encore mature, les conséquences sont bien plus fortes.

On a vu émerger de nouveaux mots : grooming, sextorsion, addiction aux jeux vidéo reconnue par l’OMS. Ce sont des dangers exogènes qui entrent directement dans la chambre des enfants. On estime à des centaines de milliers le nombre de pédocriminels en ligne chaque jour. Sur certaines plateformes de jeux comme Roblox, des tout-petits peuvent être ciblés. Je pense aussi aux IA génératives. Quand un outil peut dénuder des images et alimenter des réseaux pédocriminels, nous ne sommes plus dans la simple innovation technologique. Le numérique peut être une chance extraordinaire — pour les enfants dyslexiques, pour l’apprentissage des langues, pour l’accès à la culture — mais seulement s’il est conçu et pensé pour les enfants. Sinon, ils deviennent des proies.

cb news_ Les parents sont souvent démunis. Peu activent le contrôle parental…

sarah el haïry_ Nous sommes tous un peu perdus. Je ne suis pas dans un discours moralisateur. 70 % des parents disent ne pas savoir ce que font leurs enfants sur les réseaux, 98 % demandent des clés et des aides. Une loi impose désormais un contrôle parental sur les nouveaux téléphones. Mais dans la réalité, on donne souvent à son enfant son ancien appareil. Le contrôle parental n’est pas là pour fliquer. C’est un contrat, une base d’apprentissage. Couper la connexion à 21 heures, c’est protéger le sommeil, donc la concentration en classe. C’est une question d’hygiène numérique, comme on parle d’hygiène de vie. Mais cela ne peut pas reposer uniquement sur les familles. J’ai besoin que les plateformes développent des espaces protégés : pas de scroll infini, pas de récompenses excessives, pas d’algorithmes conçus pour rendre addictif. Et il n’y a aucune raison qu’un adulte de 50 ans puisse discuter avec un enfant de 7 ans en ligne. Cela ne se passerait pas dans le monde physique.

cb news_ Comment est le dialogue avec les plateformes ?

sarah el haïry_ Il est inégal. Certaines coopèrent et cherchent des solutions, comme le développement de fonctionnalités spécifiques pour les enfants. D’autres sont beaucoup plus réticentes. C’est une question de modèle économique. Nos enfants valent des milliards. Certains les considèrent comme des ressources et les grignotent. L’économie de l’attention, la publicité ultra-ciblée, les algorithmes addictifs sont des modèles prédateurs pour les enfants. Un adulte peut théoriquement consentir. Un enfant ne le peut pas. Il n’a pas la capacité de mesurer les conséquences à long terme. D’où l’enjeu de la majorité numérique et de fonctionnalités différenciées entre adultes et mineurs. Il faut obliger les plateformes à faire la différence.

cb news_ Les plateformes devraient-elles contribuer davantage, y compris financièrement, aux politiques de protection et d’éducation ?

sarah el haïry_ Elles peuvent être condamnées jusqu’à 6 % de leur chiffre d’affaires si elles ne respectent pas leurs obligations. La question du « pollueur-payeur » pourra se poser. Mais il faut aller plus loin. Comme on a intégré l’impact environnemental dans la stratégie des entreprises, il faut intégrer l’impact enfance. Est-ce que mon modèle capte sa donnée ? Son attention ? Est-ce que je grignote son sommeil ? Est-ce que j’impacte sa santé mentale ? Aujourd’hui, les enfants sont invisibles dans ces évaluations. Ils ne sont ni des accessoires de leurs parents, ni de simples cibles commerciales. Ce sont des sujets à part entière. Une image pédocriminelle sur deux circulant en ligne a été publiée initialement par des parents, sans mauvaise intention. Et quand un enfant sur trois, à 13 ans, considère qu’une IA est son meilleur ami et lui confie ses peurs, ses ambitions, ses émotions, la question devient vertigineuse : que fera-t-on de ces données dans dix ou quinze ans ? On n’a pas le droit de faire commerce de nos enfants via leurs données, leur attention, leur temps. Ils ne sont pas en capacité de consentir seuls. Le numérique peut être une chance énorme s’il est pensé « safe by design » [sécurisé dès sa conception]. Sinon, il peut être le summum de l’horreur. J’invite les entreprises, les marques, les médias à se demander quel est leur impact sur les enfants, comme elles l’ont fait pour la planète. Vive l’impact enfance !

Propos recueillis par FOUZIA KAMAL

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