L’IA à l’heure de l’axe Paris-New Delhi
CB LE MAG - La fondatrice de la JFD était du voyage en Inde à l’occasion du dernier sommet de l’IA, l’AI Impact Summit, organisé à New Delhi du 16 au 21 février 2026. Une immersion au cœur d’un écosystème en pleine accélération, où se dessinent de nouveaux rapports de force technologiques et où l’Europe cherche encore sa place face aux ambitions américaines et chinoises.
Par Delphine Remy-Boutang, CEO & Founder de JFD, l’accélérateur de croissance tech de référence.
Dans un monde où l’intelligence artificielle redessine les équilibres géopolitiques, j’ai eu la chance de participer au Sommet de l’IA en Inde. Récit d’une semaine où l’avenir de notre souveraineté technologique s’est joué à plus de 6 000 kilomètres de Paris.
Des datas plein les valises
L’ambition européenne dans les bagages
En embarquant pour New Delhi, j’emportais avec moi notre boussole : la 2e édition du Baromètre Européen de l’IA, réalisée avec EY Fabernovel et notre coalition de 30 leaders européens « United by Tech ». Face au rouleau compresseur sino-américain, l’objectif de ce voyage était clair : prouver que l’Europe dispose d’un solide potentiel d’innovation et n’est pas uniquement un vaste marché de consommateurs. Avant même d’atterrir, notre credo chez JFD : « United by Tech » résonnait comme une urgence. Nous avons l’excellence académique (15 %* de la recherche mondiale en IA !), mais il nous manque le passage à l’échelle. C’est avec cette volonté de nouer des alliances stratégiques et de bousculer les mentalités que j’ai abordé la capitale indienne.
*Source : Baromètre Européen de l’IA 2026 JFD Février 2026
Le Sommet - L’éveil d’un géant
La « Troisième voie » au cœur du réacteur
Le vertige. C’est le premier mot qui vient à l’esprit en pénétrant dans le Bharat Mandapam, où près de 250 000 personnes se pressaient pour l’AI Impact Summit. Sous les immenses bannières « AI for All » (l’IA pour tous) du sommet, la réalité géopolitique m’a frappée : sans une Europe souveraine et des carnets de commandes remplis, cette belle promesse humaniste risque fort de se transformer en « AI for them ».
Au milieu de cette frénésie, l’amitié franco-indienne s’est imposée comme une évidence : nos deux nations refusent de voir leur avenir numérique dicté par des puissances étrangères. La claque est venue directement du terrain : en plein sommet, la start-up indienne Sarvam AI a dévoilé ses propres modèles souverains. Une démarche de résistance qui fait écho à nos propres pépites technologiques. Des acteurs comme Mistral AI, H Company ou Prisme AI démontrent la robustesse de nos modèles fondationnels, tandis que des startups comme Ordalie (sur les enjeux critiques de la LegalTech) ou Upmeet (sur l’intelligence et l’optimisation des réunions B2B) prouvent la puissance de nos IA verticales. L’Inde veut son IA souveraine et la déploie à une vitesse folle. Un pragmatisme féroce qui doit inspirer notre Europe.
Le terrain - Le choc de l’échelle
L’art du déploiement massif
Sortir des couloirs diplomatiques pour plonger dans l’écosystème local a été la grande leçon de ce voyage. Ici, on ne parle pas de « Proof of Concept », on parle d’intégration de masse. Les synergies avec l’Europe sont déjà là, colossales, comme le prouve le succès fulgurant de la fintech française Lyra en Inde. Plus impressionnant encore, c’est depuis l’Inde que les géants de notre coalition « United by Tech » préparent l’avenir. À l’image de L’Oréal, qui vient tout juste d’y annoncer un investissement colossal de 320 millions d’euros pour ouvrir son hub mondial « Beauty Tech et IA » à Hyderabad. De son côté, un acteur global à base européenne comme Mastercard fait de l’Inde la rampe de lancement de ses grandes annonces IA mondiales, déployant ses nouveaux agents intelligents et ses programmes d’inclusion massive. L’axe Paris-New Delhi est une réalité industrielle qu’il convient de soutenir et d’amplifier.
Le retour - Le carnet de commandes comme arme de souveraineté
Transformer l’essai européen
Le vol retour vers Paris est l’heure des plans de bataille. L’Inde a prouvé que la taille critique est le nerf de la guerre. Si nous avons su faire grandir la première génération de la French Tech (web, e-commerce), une nouvelle garde d’entrepreneurs affronte aujourd’hui un marché beaucoup plus rude, marqué par la contraction des levées de fonds, tout en s’attaquant à des innovations de rupture aux enjeux géopolitiques vitaux. Pour les soutenir, l’urgence est de bâtir un véritable « Mittelstand » technologique.
Et cela passe aussi par l’infrastructure ! Car il n’y a pas de souveraineté logicielle sans maîtrise physique. Nous avons les talents pour y parvenir, qu’il s’agisse de SiPearl qui conçoit nos propres microprocesseurs européens, ou de la pépite française Policloud qui vient d’annoncer à Cannes, au WAICF, où j’intervenais justement lors de la table ronde dédiée à l’investissement – le déploiement de 1 000 micro-data centers IA souverains d’ici 2030.
Mais pour que cette nouvelle génération devienne les géants de demain, la perfusion des subventions ne suffit plus. Il leur faut un véritable « choc de la demande ». Avec des leaders historiques comme Allianz, TotalEnergies ou encore L’Oréal, qui opère d’ailleurs de puissantes synergies sur le marché indien, notre coalition s’est fixé l’objectif d’atteindre 9 % d’achats privés innovants pour mettre la France au niveau de la moyenne des autres pays européens. La leçon de ce voyage est limpide : la souveraineté technologique ne se décrète pas dans les salons ministériels. Elle se construit, et surtout, elle s’achète !