Pas de souveraineté technologique sans investissement européen
La question de la souveraineté numérique prend de l'ampleur au sein des institutions et des entreprises européennes. Vincent Klingbeil, CEO de European Digital Group, attire l’attention sur la réalité de cette ambition et les moyens concrets à mettre en place.
Alors que le sujet de la souveraineté numérique occupe les discussions européennes, nous évitons souvent la question centrale : avons-nous les moyens financiers de nos ambitions ?
La réalité est simple. On ne crée pas un champion technologique avec de seules intentions, ni de la régulation. On le crée avec du capital, patient, capable d’assumer des cycles longs et des risques industriels comparables à ceux observés aux États-Unis.
Un écart d'investissement vertigineux
Dans le cloud comme dans l’intelligence artificielle, l’écart d’investissement est vertigineux de part et d’autre de l’Atlantique. Environ 146 milliards de dollars ont été investis en 2025 dans l’IA côté américain, contre 14 milliards en Europe, soit plus de dix fois plus.
Dans ces conditions, parler de souveraineté sans parler des investissements qui devraient la soutenir relève de l’incantation.
Remplacer un acteur comme Amazon Web Services (AWS) par un acteur européen ne se décrète pas. Cela suppose des capacités d’investissement comparables, une adaptation des entreprises clients, une commande publique en phase avec ces ambitions. Il est illusoire de penser qu’un écosystème fragmenté pourra rivaliser sans changement d’échelle.
L’Europe ne manque ni de talents ni d’idées. Elle manque de capital patient et concentré. Des entreprises comme OVHcloud ou Mistral AI démontrent que nous disposons des talents et de l’excellence technologique. Mais l’innovation ne suffit pas. Il faut industrialiser, consolider, financer massivement.
L'heure du regroupement stratégique
Concrètement, cela suppose la création de fonds européens massifs dédiés aux infrastructures IA et cloud, capables d’engager des montants significatifs sur le long terme. Cela implique aussi le fléchage obligatoire d’une part de la commande publique vers des acteurs européens, afin de créer un effet d’entraînement et qui permettra de crédibiliser la demande. Des incitations fiscales fortes doivent également encourager les investisseurs institutionnels à orienter une part substantielle de leur épargne vers ces secteurs stratégiques. Enfin, l’heure n’est plus à la dispersion nationale : le regroupement stratégique doit primer pour faire émerger de véritables champions continentaux.
La souveraineté numérique est technologique, économique et stratégique. Elle suppose de maîtriser nos infrastructures critiques, nos capacités de calcul, nos modèles d’IA. Elle implique aussi de conserver la valeur créée sur notre territoire. Si l’Europe a su réguler le secteur, la régulation n’a jamais créé à elle seule un leader mondial. Les champions émergent lorsque le capital, le marché et la stratégie industrielle convergent.
Ainsi une chose est sûre : la souveraineté numérique ne se décrète pas. On l’organise, on la finance, on la construit dans la durée.
Vincent Klingbeil, CEO de European Digital Group