Le Figaro, start-up depuis 1826
Journalisme de solution, open web premium, réputation des entreprises : pour ses 200 ans, Le Figaro ne se contente pas de célébrer son histoire. Aurore Domont, présidente de la régie Media Figaro, partage sa vision des combats qui attendent les médias en 2026.
CB News_ Les médias sont aujourd’hui bousculés… 200 ans d’existence pour Le Figaro, ce sont des crises traversées, des guerres, des moments plus heureux. Qu'est-ce que cela dit de votre journal et de votre marque plus généralement ?
Aurore Domont_ Je dirais d’abord que ce sont 200 ans de création. Il n’y a pas vraiment beaucoup de médias qui ont aujourd’hui notre âge et même très peu d'entreprises. Et puis, aussi, ce sont 200 ans d'histoire d'amour avec les Français. En 1826, la création du Figaro se fait sous Charles X. Il y avait la censure. C’est comme cela que nous sommes apparus dans le paysage médiatique. Le Figaro a toujours su, grâce à ses innovations, être en prise avec l'état d'esprit des Français. Dès l’origine, les valeurs du titre ont été posées et même après, à partir de 1854, avec Hippolyte de Villemessant qui est un peu notre père fondateur. C’est l'homme qui a inventé tout ce qu'est le Figaro aujourd'hui, puisque très vite il y a eu cette volonté d'injecter de l'art de vivre dans l'information, d'innover dans la distribution, d'avoir des conquêtes sur les abonnés. C'était un grand visionnaire.
CB News_ En vous plongeant dans son histoire, vous avez (re)découvert Le Figaro ?
Aurore Domont_ Au fond, je crois que nous n'avions pas pleinement conscience de ce qu'était cette marque Figaro. Nous nous sommes en effet plongés dans les archives avec passion et avidité, ce qui a véritablement galvanisé les collaborateurs. Se dire que vous pouviez retrouver Proust, Mauriac ou Aragon dans les pages du Figaro, c’est incroyable. Lorsque vous êtes une grande marque et que vous êtes dans le métier de l'information, vous êtes toujours un peu plongé dans vos archives. Nous avons fêté plusieurs anniversaires dans notre histoire. Il y a toujours eu ce travail et, je pense, cet attachement à nos racines, un peu comme une marque de luxe : le fameux héritage et modernité. Nous sommes beaucoup, nous, dans l'héritage. Nous nous sentons imprégnés des valeurs du Figaro depuis toujours.
CB News_ Qui dit anniversaire, dit festivités aussi… Vous avez organisé une grande exposition au Grand Palais…
Aurore Domont_ Nous avons en effet décidé d'habiter ce magnifique lieu pendant trois jours [14, 15 et 16 janvier, NDLR]. Nous avons eu le plaisir d’y accueillir près de 65 000 visiteurs. Ils ont pu ainsi visiter une exposition gratuite retraçant l’histoire du Figaro avec un grand nombre de documents d’archives (manuscrits, œuvres originales, unes, photos, vidéos…). Des conférences ont également été organisées et retransmises en streaming non-stop sur le site et l’application du Figaro. Beaucoup d’émissions de la chaîne Le Figaro TV ont également été réalisées sur le plateau installé pour l’occasion. Un comité de rédaction du Figaro en direct a même été installé sur la grande scène. Il a permis aux spectateurs d’assister à la conception d’une édition du quotidien. Patrick Bruel est même venu chanter. Où son « On s’était donné rendez-vous dans 200 ans » introduisait sa chanson « Place des grands hommes ». Pour cet événement, nous nous sommes beaucoup interrogés sur nos valeurs, sur notre mission envers les Français. Il ne s’agissait pas là de fêter entre nous ce qu'est le Figaro au bout de 200 ans. Nous souhaitions partager cette histoire et le journalisme professionnel avec tous. Et tous nos médias et notre savoir-faire ont été à l’œuvre. En « s’attaquant » au Grand Palais, on ne pouvait pas le décevoir (sourire).
CB News_ La « fête » a même commencé dès la fin 2025, notamment en print ?
Aurore Domont_ Oui. Très vite, nous nous sommes dit que célébrer un anniversaire, ce n'est pas qu’une grande fête. Comme je vous le disais plus haut, en consultant les archives, ce que l’on voyait c’était les grands mouvements de l'économie, du paysage intellectuel et culturel, de l’art de vivre… Nous avons été aux premières loges de ce qu’est devenu le monde à l’aune de l’esprit français au cours de ces 200 ans. Il nous fallait exploiter cela en termes de contenus. Dès octobre dernier, nous avons réalisé des cahiers spécifiques, pas seulement print mais aussi digitaux et sociaux, sur les sujets qui ont fait bouger notre époque. Nous avons commencé par 200 ans d'industrie puis 200 ans de révolution industrielle, 200 ans de transports, 200 ans d’art de vivre, etc. Madame Figaro a quant à lui proposé 200 ans de mode alors que le Figaro Magazine a publié 200 ans de reportages ou les 200 personnalités qui vont façonner l’avenir. S’enchaineront 200 ans de santé, 200 ans d’agriculture… Nous ferons également un 200 ans de publicité. En 1850, nous orchestrions déjà une opération spéciale avec Guerlain pour parfumer le journal ! Ce fil-là, nous allons bien évidemment le tirer toute l’année 2026.
CB News_ Concrètement, organiser un tel événement, cela coûte cher. Comment s’y retrouver ?
Aurore Domont_ Lorsque nous avons appuyé sur le bouton qui donnait le top départ de tout, nous nous sommes dit qu'il faudrait que l’on soit en capacité de financer cela nous-mêmes. À aucun moment nous n'avions envisagé que la publicité pourrait financer notre opération au Grand Palais, par exemple. Puis s’est posée la question de l'intégration des partenaires. Nous voulions des partenariats qui aient du sens, surtout ne pas faire n’importe quoi pour nos 200 ans. Cela a pu se faire dans les cahiers et les suppléments puis dans la partie événementielle. Des marques comme Axa, l’ESCP, Volvo ou encore Audermars Piguet nous ont suivi. Tous ont joué la carte de la création publicitaire et de contenus spécifiques autour de nos 200 ans. Le travail de 14H, l’agence éditoriale et créative de la régie Media Figaro, a été essentiel et formidable !
CB News_ Au final, pour cet événement si important pour vous, comment articule-t-on presse, web, événementiel, réseaux sociaux, que ce soit éditorialement et commercialement ?
Aurore Domont_ Je dirais que c’est presque la chose la plus simple pour nous, parce que c’est cela que nous faisons tous les jours, tout l’année, même si c’est ici dix fois plus ! Nous sommes nativement multi-distribués. Nous n’avons aucun contenu qui ne soit pas pensé dans toutes les écritures et tous les formats. La stratégie du Figaro est d'être partout où sont ses audiences. Je le rappelle et je cite les données Médiamétrie et de l’ACPM, Le Figaro, ce sont 21 millions de visiteurs uniques, 20 millions de socionautes, 2,7 millions de téléspectateurs et 7,9 millions de lecteurs par mois. La machine Le Figaro, digital first, est ultra-rodée !
CB News_ En 2025, lorsque l’on regarde les chiffres ACPM, Le Figaro a passé une bonne année en termes de diffusion après une période un peu plus difficile. Comment l’expliquez-vous ?
Aurore Domont_ J’ai toujours tendance à penser que le diable se cache dans les détails. Il faut que toutes les planètes soient alignées. Nous avons passé la barre des 400 000 exemplaires vendus par jour et nous avons gagné 1 million de lecteurs. Nous pouvons également revendiquer 5,8 millions de lecteurs influents, selon l’étude OneNext Influence, et nous avons parallèlement 3,6 millions de lecteurs qui ont moins de 35 ans. Mais la première chose, c’est l'excellence éditoriale. Cette capacité à offrir ce que les autres n'ont pas : des contenus longs, des exclusivités. La seconde, c'est que la rédaction est passée en mode complètement digital en produisant des contenus à très haute valeur ajoutée en temps réel. Sur le digital, ce sont 350 articles par jour. Lorsque l’on me parle de digitalisation, je ne comprends pas ce que l’on me dit. Nous sommes un pure player qui fait du papier. Le Figaro, c’est une start-up depuis 1826.
CB News_ Comment s’est portée financièrement la régie en 2025 ?
Aurore Domont_ C’est un peu tôt pour en parler, nos résultats définitifs seront publiés probablement en mars. Mais ce que je peux vous dire, c’est que l’année a été difficile, avec un climat d'incertitude que l’on n'a jamais connu : politique, géopolitique, économique, nous sommes dans la permacrise. Nous n’allons donc pas fanfaronner. En presse, nous avons gagné 1,3% de part de marché. Nous sommes à plus de 30% de part de marché. Pour le digital, je dirais que nos résultats sont en demi-teinte.
CB News_ Comment aller mieux ?
Aurore Domont_ Il y a certes une accélération de la plateformisation. On dit toujours que ça y est, mais en fait pas du tout. Je pense que c'est accentué par une volonté de simplification. Et cette simplification de la publicité est mortifère pour les entreprises parce que c'est l'homogénéisation de la prise de parole. Plus vous simplifiez et moins il y a de différences entre les entreprises. Or celles qui survivront au moteur conversationnel, ce sont celles qui seront différentes. Plus que jamais, il faut travailler sa différenciation. Si l’entreprise met 75% de ses investissements sur des posts avec un temps d'attention de deux secondes, elle n’explique rien de ce qu'elle est alors que les Français sont en attente de mieux comprendre l'entreprise derrière le produit. Et puis ce que j’observe en tant que groupe également spécialisé dans le référencement naturel et le marketing de la performance, c’est que plus vous avez de la notoriété, plus vous remontez bien. Donc si les marques font l'impasse sur les valeurs qui font leur différence, sur leur notoriété et sur le branding avec des contenus de peu de valeur et pas cher, elles ne remonteront pas dans les moteurs de recherche. La création est donc pour moi la chose la plus importante. Chez Media Figaro, nous offrons du temps d'attention, bien sûr, mais aussi et d'abord de la confiance. Nous éditorialisons le contenu, ce qui est tout le sujet de 14H, avec une très forte valeur ajoutée. Y compris lorsque l’on fait du contenu sur les réseaux sociaux. Aujourd'hui, 14H, ce sont 40 personnes, 420 opérations et 26 millions d'euros de chiffre d'affaires.
CB News_ Sur le marché, bien sûr, vous n’êtes pas seul…
Aurore Domont_ L’année a en effet été plus difficile pour nos pure players, notamment le Journal des Femmes. Parce que l’on est dans un marché où il faut être dans une case, celle de l'open web. Il y a aujourd’hui globalement les plateformes sociales, mais désormais également les broadcasters qui se sont beaucoup déployés sur la vidéo. Ils ont aspiré les revenus de la vidéo qui étaient ceux des publishers et des pure players de qualité. On dit que l'open web, ce n'est pas très intéressant. Je suis d'accord avec ce propos quand on parle d'un open web fourre-tout. Mais ce n'est pas juste quand on parle des sites à forte valeur ajoutée. Ce n'est pas la même chose de communiquer sur un site marchand ou un site fabriqué par un lien que de communiquer dans le premier site d'information sur les femmes qui est le Journal des Femmes. Je crois dans ce contexte qu’il faut l’avènement d’un open web premium dans lequel on met les médias portés par des journalistes. Il faut que le marché publicitaire, avec les agences et les agences médias, se structure autour de cela. Cela fera partie de mes combats en 2026 !
CB News_ Il y en aura d’autres ?
Aurore Domont_ Je pense que le grand enjeu de 2026, c'est la réputation des entreprises. Nous sommes convaincus que rien n'a plus de valeur qu'une réputation. Notre travail est d’aider à sa construction. Bien sûr, au travers du papier, parce que la réputation passe par des tiers de confiance et des porte-paroles très forts. Mais également sur le digital… Parce que ce que vous dites de vous, c'est important évidemment, mais l'endroit où vous le dites est encore plus important. « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. » C'est ça, le sujet. Ce devrait être le gros combat de n'importe quelle entreprise en 2026.
CB News_Et toujours le sujet de l’asymétrie réglementaire…
Aurore Domont_ Effectivement. Je dirais qu’il y a également cet autre combat, celui de la réglementation. Tout le monde n’a pas les mêmes droits ni les mêmes devoirs. Je pense que les entreprises doivent prendre conscience que le jour où il n'y a plus de médias, de vrais médias, c'est-à-dire produits par du journalisme professionnel, et que leur parole ne sera plus portée que sur des plateformes dont elles ne connaissent pas les fonctionnements des algorithmes, elles seront dans un danger extrême. S'il n'y a plus d'autres destinations des audiences que des entreprises internationales dont on ne connaît pas les règles du jeu, et sur lesquelles on ne peut pas réglementer, c'est très grave en fait. Je ne sais pas comment elles vont parler à leurs audiences de manière fiable. Et comment parlera-t-on d'elles ? Qui parlera de leurs innovations ? Qui sera ce tiers de confiance qui dit quelque chose de vous ? Vous voyez, la réputation, c'est ça.