La presse, à la page de l’IA

CB LE MAG - Les éditeurs de presse tels Le Monde ou Ouest-France s’adaptent à l’arrivée de l’IA, entre négociations, expérimentations et mise en conformité avec la législation.

Le pouvoir d’une rencontre. À la Station F, en mai 2023, le président du directoire du groupe Le Monde Louis Dreyfus assiste à la conférence de Sam Altman. Le fondateur et dirigeant d’OpenAI prône « un juste équilibre » entre régulation et innovation pour déployer sa révolution de l’IA en Europe. Louis Dreyfus l’interpelle publiquement sur l’avenir de son modèle économique en tant qu’éditeur de presse. Une conversation qui se poursuit en privé et débouche en mars 2024 au premier accord français entre un média et un fournisseur d’IA. Le partenariat pluriannuel implique plusieurs collaborations, dont la mise en avant de la production journalistique du groupe au sein de l’outil conversationnel ChatGPT. Les articles des journalistes sont également utilisés pour entraîner les modèles d’IA en échange d’une rémunération. L’éditeur de presse a, par la suite, signé des accords similaires avec Perplexity et Meta. Au sein de la presse française, ces partenariats sont peu répandus. « Nous avons été proactifs. Dès le début, nous nous sommes dit qu’il fallait coopérer avec ces grandes plateformes », indique Arnaud Aubron, directeur de la diversification du groupe Le Monde depuis 2021.

L’IA se déploie au printemps 2022 à travers la traduction d’articles pour Le Monde in English à l’aide du logiciel Deepl. Après la signature de l’accord avec OpenAI, les articles sont traduits par ChatGPT qui « permet de customiser les traductions à notre charte », note Arnaud Aubron. Le média a recruté 10 journalistes, natifs anglophones, en CDI pour relire et compléter les traductions. Ces développements ont permis à Le Monde in English d’être rentable en 2026. Le déploiement de l’IA doit se poursuivre à travers par exemple l’usage de l’API de Perplexity pour créer un moteur de réponse sur le site du Monde. « À ce stade, ce n’est pas une question d’argent, mais une question de vitesse d’adoption », précise Arnaud Aubron. Pour l’instant, le groupe forme l’ensemble de ses équipes à cette technologie à l’aide d’un programme de formation généraliste et d’e-learning plus spécifique.

Par les accords signés avec les géants de l’IA, Le Monde espère ouvrir la voie. Même si le groupe essuie un refus en 2025 de Mistral AI : le français de l’IA a mis en avant son orientation BtoB qui ne pouvait être en cohérence avec les contenus généralistes du groupe. Mistral AI a toutefois signé avec l’Agence France Presse et CMA Media. Arnaud Aubron reste optimiste : « À partir du moment où ces plateformes reconnaissent que le contenu doit être rémunéré, nous espérons qu’à terme, ils vont signer avec d’autres acteurs. » Un avis partagé par Pierre Petillault, directeur général de l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) : « La posture de l’hébergeur, consistant à dire que l’on est un simple intermédiaire entre des producteurs de contenu et des publics, ne tient plus. Le contenu est devenu une véritable matière première pour la tech, qui devient elle-même productrice de contenu. » Chez le Syndicat des éditeurs de presse magazine (SEPM), la directrice générale Julie Lorimy ajoute : « des enjeux de pluralisme et de respect des droits demeurent malgré le fait qu’il y ait eu quelques accords ». Les deux organisations professionnelles souhaitent relancer avant l’été les négociations avec les acteurs de l’IA.

Un besoin mutuel

L’Alliance espère signer avec les fournisseurs d’IA un accord-cadre qui pourrait se décliner en licences individuelles standardisées. « Un accord-cadre permet l’accès à plus de 300 titres de presse, pour que nos éditeurs aient une juste rémunération et puissent continuer à financer le journalisme, et pour que vous puissiez avoir une information vérifiée pour vos utilisateurs », souligne Pierre Petillault. Une tentative de négociation a déjà eu lieu en mai 2024. Mais les acteurs de l’IA se sont désengagés via la Directive de l’Union européenne du 17 avril 2019 sur le droit d’auteur et les droits voisins. Elle prévoit des exceptions à la fouille de textes et de données, notamment si les reproductions d’œuvres protégées sont utilisées dans des activités de recherche scientifique. Un argument rejeté fermement par les syndicats. « L’exception de recherche n’est absolument pas faite pour créer un immense marché », affirme Julie Lorimy. En septembre dernier, le SEPM et l’Apig ont réclamé par des mises en demeure le retrait du contenu de leurs membres des bases de données publiques comme Common Crawl. Elles sont utilisées par les fournisseurs d’IA pour l’entraînement de leurs modèles. Les organisations professionnelles ont dénoncé le « pillage » de millions de contenus issus de la presse. « Nous ne sommes pas en opposition, le but est de pouvoir survivre pour les faire survivre, s’ils sont seuls à s’entraîner sur leur contenu, ils vont s’effondrer et nous, on sera déjà morts », rappelle la responsable juridique de l’Apig, Léa Boccara.

Les deux acteurs regrettent le régime de l’exception, celui de « l’opt-out ». Selon eux, la difficulté est de prouver l’usage d’articles de presse par les IA, alors qu’aucun cadre de transparence n’est fixé. Le principal texte de loi européen, l’IA Act ne protège pas assez les ayants droit. « Les garanties qui y figuraient ont été édulcorées par des actes subséquents. Il y a un lobbying extrêmement intense de la tech à Bruxelles, nous sommes face à des géants puissants, à la fois juridiquement, économiquement et politiquement », explique Julie Lorimy. L'association mise sur une proposition de loi sénatoriale, déposée en décembre 2025 par Laure Darcos, relative à l’instauration d’une présomption d’exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d’intelligence artificielle. « Les opérateurs devraient prouver qu’ils n’ont pas utilisé nos contenus. Ce ne serait pas à nous, éditeurs, de prouver que le LLM utilise nos articles », prévient Léa Boccara.

Recherche efficacité

À Ouest-France, les contenus sont protégés par un « opt-out », mais l’IA reste présente. Le chef de projet IA David Dieudonné coordonne son déploiement depuis 2024. L’ancien journaliste a dirigé dès 2016 le News Lab de Google en France. Il y a lancé le JournalismAI avec la London School of Economic pour rassembler les usages responsables de l’IA dans les médias. Aujourd’hui, sa stratégie est de mettre l’IA au service de l’excellence éditoriale et de l’efficacité économique. « Nous voulons faire gagner plus de temps aux journalistes pour qu’ils passent plus de temps avec leurs sources », ajoute David Dieudonné. En juin 2025, il propose l’agent conversationnel « Topo » à l’occasion des 24 Heures du Mans. « Nous avons vu une grande complicité de la part des lecteurs et un grand intérêt de la rédaction, Topo a couvert l’angle mort des 24h du Mans », estime le responsable. La logique à venir est de déployer des « Topo » au sein de nouvelles verticales.

Une gouvernance IA s’est progressivement mise en place en 2025 pour mener les arbitrages. Chaque projet est analysé pour limiter les risques financiers. « Nous avons un surcroît d’investissement dans l’IA, mais le budget est encore très maîtrisé. Notre approche est fondée sur le ROI », affirme David Dieudonné. Fin 2025, 8 prototypes d’IA sont validés par le groupe, contre 40 en étude un an auparavant. Le nombre a été resserré pour se concentrer sur « des prototypes impactants et déployables à l’échelle ».

Dahlia Girgis

Filtrer par