Sophie Gourmelen : « EBRA : créer du lien dans les territoires »

Diversification, vidéo, événementiel, structuration commerciale… En 2026, EBRA accélère sur tous les fronts et affirme un modèle élargi, bien au-delà de la presse régionale traditionnelle. Sa présidente, Sophie Gourmelen s’explique.

cb news_ En 2025, le groupe EBRA a fait feu de tout bois : la formalisation d’EBRA Médias, le lancement d’EBRA Sports, le rachat de salons, le renouvellement de sa certification Journalist Trust Initiative. Que retenez-vous de cette période ?

sophie gourmelen_ Je retiens d’abord une année qui confirme que le groupe EBRA avait déjà engagé sa transformation avant mon arrivée, en septembre 2025. Beaucoup de projets étaient déjà lancés. Mon rôle a donc été de structurer et d’accélérer ces initiatives et projets, en m’inscrivant pleinement dans cette dynamique, en l’accompagnant et en lui donnant de la cohérence. Sur le volet diversification, en effet, il y a également eu la construction du pôle EBRA Events, certes, initié dès 2024 avec les rachats d’agences (Gens d’Événement, LÉO-Loire Événement Organisation). L’an passé, cette stratégie s’est poursuivie avec l’acquisition auprès du groupe Les Echos-Le Parisien du salon Go Entrepreneur Paris et Lyon et du Forum National des Associations. Il y a également eu la naissance d’EBRA Sports. Ces opérations traduisent notre conviction : notre rôle n’est pas seulement de produire de l’information, mais aussi de créer du lien dans les territoires.

cb news_ Et sur le plan éditorial ?

sophie gourmelen_ Le renouvellement du label Journalist Trust Initiative [une initiative portée par Reporters sans frontières] a été un moment très important pour nous. EBRA fait partie des rares groupes de presse à l’avoir. Ce renouvellement consacre un travail de fond mené dans les rédactions, mais aussi parce qu’il vient mettre en forme, structurer et formaliser des pratiques qui existaient déjà chez nous. Ce qui est intéressant avec ce label, c’est qu’il ne nous a pas appris à faire du journalisme, les pratiques étaient là. En revanche, il nous a obligés à écrire les processus, à expliciter les règles, à formaliser la manière dont nous produisons une information fiable, comment nous la vérifions, comment nous la validons, comment nous la présentons aussi aux lecteurs, et comment nous distinguons de façon claire les environnements éditoriaux des environnements publicitaires. En cela, c’est un outil extrêmement structurant.

cb news_ Une question de confiance ?

sophie gourmelen_ Tout à fait. La confiance est au cœur du contrat que nous passons avec nos lecteurs. Dans la presse locale et régionale, cette confiance est même encore plus visible que dans d’autres univers médiatiques. Nos lecteurs nous lisent parce qu’ils attendent de nous une information utile, sérieuse, proche d’eux, mais aussi fiable et honnête. Le renouvellement de ce label vient conforter cela, et il a demandé un vrai engagement des rédactions.

cb news_ Et pour EBRA Médias, votre régie régionale formalisée avec le rapprochement des quatre régies du groupe ?

sophie gourmelen_ C’était un chantier important parce qu’il permet de faire évoluer l’organisation commerciale du groupe vers quelque chose de plus cohérent, de plus lisible et de plus efficace. Ce qui peut surprendre de l’extérieur, c’est qu’historiquement, les régies étaient encore très liées à chaque titre* ou à chaque pôle. Cela pouvait entraîner des doublons dans certains territoires, ou en tout cas, des logiques commerciales qui n’étaient pas totalement harmonisées. Cette nouvelle approche nous permet de sortir de celles-ci, strictement liées aux titres, pour aller vers une organisation davantage pensée par régions et par expertises. Il y a eu un redécoupage géographique, mais aussi une structuration par verticales, par exemple sur les annonces légales ou les carnets. Cela donne plus de force commerciale, plus de cohérence et sans doute aussi une meilleure capacité à proposer au marché des offres plus lisibles. C’est aussi dans ce cadre que s’inscrit la création en 2026 d’EBRA Story qui va nous permettre de proposer au marché local des nouvelles offres commerciales pour nos clients, notamment des opérations spéciales et du brand content de façon, là aussi, plus lisible. Ses premiers résultats sont très encourageants, notamment sur la vidéo.

cb news_ Justement, la vidéo est-elle devenue un axe de développement ?

sophie gourmelen_ La vidéo est un axe d’accélération très important. Nous ne sommes pas simplement dans une logique de présence vidéo pour suivre une tendance générale. Nous développons une vidéo locale, portée par chacune de nos marques, au plus près des territoires et de nos communautés. En la matière, les évolutions sont encore modestes à l’échelle de plateformes d’aujourd’hui, mais elles sont très significatives si on se compare au reste de la presse quotidienne régionale. Nous rassemblons environ 6,5 millions d’abonnés sur nos réseaux sociaux.

cb news_ Ce ne sont pas vos lecteurs « habituels » ?

sophie gourmelen_ Ces audiences vidéo ne recouvrent pas les mêmes publics que le print. Cela veut dire que nous sommes capables d’aller chercher d’autres générations, d’autres usages, d’autres habitudes de consommation de l’information. C’est très important pour l’avenir. Sur le plan commercial, cela nous permet aussi de proposer de nouvelles offres aux annonceurs, ancrées dans une logique locale et territoriale. C’est donc à la fois un levier éditorial, un levier d’audience et un levier business. Nous avons renforcé le pôle vidéo et nous allons continuer à le faire. Nous pouvons, de plus, nous appuyer sur EBRA Studio, qui est une entité de production capable de contribuer à des formats plus longs, plus « magazine », plus travaillés.

cb news_ Économiquement, comment s’est déroulée l’année 2025 pour le groupe EBRA ?

sophie gourmelen_ 2025 a été une année de quasi-stabilité du chiffre d’affaires, ce qui, dans le contexte actuel de la presse, constitue déjà une performance. Le groupe a enregistré près de 480 millions d’euros de chiffre d’affaires. Les activités print ont relativement été compensées par la progression du digital et par les relais de diversification que nous avons mis en place. Ce n’est pas une compensation totale, certes, mais elle est suffisamment forte pour soutenir l’équilibre général du groupe. Comme je le disais, la diversification représente environ 10 % de notre CA, de même que le digital sur nos activités historiques médias. Le print reste encore très largement majoritaire, environ 80 % des revenus. C’est évidemment un enjeu fort pour les années à venir : il faut continuer à développer plus rapidement le chiffre d’affaires sur le numérique, parce que les usages évoluent beaucoup plus vite que la structure actuelle de nos revenus.

cb news_ Et côté abonnements et diffusion ?

sophie gourmelen_ Sur le numérique, nous avons plus de 120 000 abonnés exclusivement digitaux à l’échelle du groupe, avec un ARPU [revenu moyen par utilisateur] d’environ 11 euros par mois. Cela démontre qu’il existe une vraie disposition à payer pour une information locale de qualité, à condition qu’elle soit jugée utile, différenciante et crédible – sans jamais faire baisser la valeur de l’information. Sur le print, le groupe vend en moyenne environ 800 000 exemplaires par jour sur les quotidiens. Nous avons en 2025, près de 450 000 abonnés print.

cb news_ Quelle est votre feuille de route pour 2026 ?

sophie gourmelen_ Pour continuer à être un groupe de presse régionale fort, il faut continuer à innover. C’est une évidence. Mais cette innovation ne doit pas se faire au détriment du cœur de notre métier. Le print représente encore l’essentiel de notre chiffre d’affaires ; il faut donc à la fois préserver cette base et accélérer sur les nouveaux relais. Pour moi, cela passe d’abord par un renforcement de notre proposition éditoriale. Il faut offrir plus de contenus à forte valeur ajoutée : davantage d’enquêtes, de témoignages, de sujets en prise directe avec les préoccupations concrètes des Français. Notre valeur, c’est notre capacité à traiter ces enjeux à hauteur de territoire, avec une proximité réelle. Le groupe couvre 23 départements, soit environ un quart de la population française. Cela recouvre donc des réalités très différentes, depuis les très petites communes jusqu’aux grandes métropoles. Cela nous oblige à être précis, justes, et à adapter nos approches éditoriales aux spécificités locales. Ce n’est pas tant une question de moyens supplémentaires qu’une question de priorisation : il faut mettre les moyens au bon endroit, là où nous pensons que cela fera la différence pour les lecteurs. La presse régionale doit pouvoir continuer à défendre sa mission singulière.

Par ailleurs, il faudra continuer à innover dans les formats, dans les produits, dans la manière de raconter les histoires. Cela vaut pour les journaux, les sites, les applications, la vidéo, et demain, sans doute, davantage les podcasts. L’idée est de renforcer nos marques dans leur singularité et leur empreinte territoriale. Je suis très attachée à cette logique de marque : EBRA est un groupe, bien sûr, mais chaque titre doit continuer à exister avec son identité propre, sa raison d’être, son lien singulier à son territoire.

cb news_ La presse régionale a-t-elle une mission particulière ?

sophie gourmelen_ Oui. Je crois profondément que la presse régionale a un rôle démocratique essentiel. Là où il existe une information de qualité, des lecteurs et un journal ancré dans son territoire, les valeurs citoyennes sont davantage préservées. Cela peut sembler solennel, mais j’y crois. Notre mission est de raconter la vie des territoires, de mettre en relation les citoyens dans ceux-ci, d’aider à comprendre ce qui s’y joue, de rendre visibles les enjeux locaux, les tensions, les réussites, les histoires humaines. C’est une mission très concrète, très quotidienne, mais qui a une vraie portée civique.

cb news_ Où en êtes-vous sur l’approche de l’intelligence artificielle ?

sophie gourmelen_ C’est pour nous un chantier important pour 2026 et 2027. Nous ne sommes pas dans une logique où elle serait déjà déployée partout de manière uniforme dans le groupe, mais nous avons lancé un travail de fond pour identifier les usages pertinents. Des groupes de travail ont été constitués dans les différents métiers, pas seulement dans les rédactions, et plus de 220 personnes se sont portées volontaires pour réfléchir à des cas d’usage. L’objectif est de faire remonter des priorités, de voir là où l’IA peut réellement apporter un gain, là où elle peut aider, simplifier, faire gagner du temps, sans jamais remettre en cause l’exigence journalistique. Dans notre esprit, il n’est pas question d’entrer dans une logique de génération d’information sans contrôle humain. Le principe est très clair : il doit toujours y avoir un regard journalistique, un contrôle, une validation, une exigence de vérité. L’IA peut être un outil ; elle ne peut pas se substituer à la responsabilité éditoriale.

cb news_ La France sort d’une séquence d’élections municipales, un moment important pour la presse régionale ?

sophie gourmelen_ Oui, ce moment crucial incarne exactement ce que nous savons faire de mieux : être présents partout, au plus près du terrain, de manière très fine. Lors d’une élection municipale, nous ne couvrons pas seulement un résultat. Nous sommes présents dans les communes, dans les QG, auprès des élus, auprès des habitants. Nous traitons les résultats, bien sûr, mais nous réalisons aussi les interviews des nouveaux élus, les portraits, les analyses, les témoignages, puis nous assurons le suivi dans la durée. C’est vraiment la vie démocratique locale dans toute son épaisseur. Et les effets sont très nets en audience et en diffusion. Le lendemain du premier tour, les ventes en kiosque ont progressé de + 70 %. Dans le même temps, la fréquentation de nos sites internet a doublé dans certains territoires. Cela prouve que dans ces moments décisifs de la vie locale, les lecteurs se tournent massivement vers nous. Ces pics montrent qu’il existe encore un potentiel pour aller chercher des lecteurs additionnels, susciter de nouveaux réflexes de lecture, et transformer une partie de cette audience en abonnés.

cb news_ Vous n’êtes pas présent dans l’univers des TV locales…

sophie gourmelen_ Nous ne sommes pas, aujourd’hui, dans cette logique, parce que les modèles économiques des TV locales sont très compliqués. Elles reposent en grande partie sur la publicité locale, ce qui n’est pas évident. Ce n’est donc pas notre priorité. En revanche, nous croyons beaucoup, comme je vous le disais, à la vidéo distribuée sur nos propres supports et sur les réseaux sociaux. C’est là que se trouve aujourd’hui le bon équilibre entre usage, audience et potentiel de développement. Dans ce cadre, il y a de la place pour des formats plus longs, plus magazine, plus incarnés. Nous sommes en train de développer cette palette : de la vidéo portée par l’actualité chaude, mais aussi des sujets qui prennent un peu plus de recul, une manière d’avoir un pas de côté sur l’information locale.

cb news_ Face aux plateformes, comment percevez-vous la concurrence ?

sophie gourmelen_ C’est une concurrence asymétrique, clairement. Les plateformes ont un avantage très fort : elles simplifient énormément l’accès pour les annonceurs. En un seul endroit, un annonceur peut placer une campagne, suivre des indicateurs de performance, piloter rapidement son dispositif. Face à cela, notre enjeu est double. D’une part, il faut proposer des outils et des solutions qui permettent de rendre l’achat plus simple, plus lisible, plus efficace. D’autre part, il faut continuer à valoriser ce que les plateformes ne peuvent pas offrir de la même façon : un contexte éditorial sécurisant, une visibilité réelle, un lien de confiance avec les audiences, un environnement de marque cohérent. On sent d’ailleurs un léger retour de certains annonceurs vers des médias comme les nôtres, justement parce qu’ils recherchent davantage de réassurance, de branding et de contexte éditorial qualitatif. C’est encore léger, mais c’est perceptible. J’espère que ce sursaut va se poursuivre. Et je pense que la presse régionale a de vrais arguments à faire valoir sur ce terrain.

cb news_ Le groupe EBRA dans trois ans, ce sera quoi ?

sophie gourmelen_ Mon ambition, d’ici à trois ans, est d’avoir contribué à construire un groupe pérenne. J’emploie ce mot à dessein. Pérenne, cela veut dire un groupe qui a retrouvé un modèle économique suffisamment solide pour se projeter, qui a réussi à renouveler une partie de ses audiences, qui a consolidé autant que possible ses lecteurs traditionnels, et qui reste profondément ancré dans les territoires. C’est cela, au fond, qui m’anime : faire en sorte que la presse régionale reste une force vivante, moderne, économiquement viable, mais fidèle à sa mission.

Propos recueillis par Thierry Wojciak

*Le Républicain Lorrain, Les Dernières Nouvelles d’Alsace (DNA), L’Est Républicain, Vosges Matin, L’Alsace, Le Bien Public, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Progrès, Le Dauphiné Libéré, Vaucluse Matin.

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