Ronan Leclercq (Le Télégramme) : « Nous devons devenir une destination »

CB LE MAG - Entre acquisitions et diversifications, le pôle Média du Groupe Télégramme repense son modèle pour faire face à l’érosion du trafic et à la concurrence des plateformes. Son directeur général, Ronan Leclercq, détaille ses ambitions.

CB News_ Pourriez-vous présenter le pôle Média du Groupe Télégramme ?

Ronan Leclercq_ Aujourd’hui, la branche Médias du Groupe Télégramme compte un quotidien payant, Le Télégramme, avec 19 éditions sur 3 départements plus 1 numérique à Rennes, 2 magazines à savoir Bretagne Magazine (que nous détenons à 100 % depuis juillet 2024) et Le Mensuel de Rennes, 2 chaînes de télévision locale Tébéo et Tébésud, des médias professionnels tels que Mer et Marine. La branche Médias du Groupe Télégramme comprend également une régie publicitaire, Viamédia, ainsi que l’agence digitale Digicairn qui adresse les besoins de performances digitales de nos clients (entreprises ou collectivités). Nous venons de faire l’acquisition en 2025 de Loopin, une agence de créateurs de contenus, spécialisée en edutainment et de Link AM en 2024, société de production spécialisée dans la création audiovisuelle. Nous sommes par ailleurs organisateur d’événements comme Les Victoires de la Bretagne qui récompensent les talents, les initiatives et actions de toute nature, qui ont éclos en Bretagne au cours de l’année écoulée. Ainsi, nous mettons en valeur chaque année les talents qui font la Bretagne, qu’il s’agisse d’entrepreneurs, d’artistes, d’associations, de collectivités, de sportifs, de personnalités.

CB News_ Que pèse ce pôle Média au sein du groupe Le Télégramme ?

Ronan Leclercq_ En chiffre d’affaires, nous représentons 45 à 50 %. Et nous représentons environ 50 % des salariés, soit environ 700 sur les 1300 collaborateurs au global. Le CA du pôle média est en croissance, en particulier grâce à nos acquisitions. Je ne peux, pour l’heure, pas vous en dire plus, nous publierons nos résultats probablement mi-mai.

CB News_ Quel bilan tirez-vous de l’année 2025, notamment marqué par les 80 ans du Télégramme ? Avez-vous pu monétiser cet événement ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ C’était effectivement un moment important pour notre groupe et pour le journal, bien sûr. Nous avons proposé une offre un peu spéciale. Permettre de s’abonner à la version numérique du Télégramme pour 80 euros par an [contre 180 euros à tarif normal], à vie. Une offre très fidélisante (sourire).

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ En 2025, vous rachetez l’agence d’influence Loopin. Quel est le sens de cette croissance externe ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ Pour nous, la creator economy est un sujet essentiel, en croissance, qui se caractérise par l’incarnation, dont peut-être les médias dits traditionnels ne s’emparent pas suffisamment. Nous avons rencontré l’équipe de cette agence installée à Paris, très prometteuse, proche de nos valeurs. Puis, il ne faut pas mélanger creator economy et influence qui sont pour moi des sujets distincts. Le spectre en termes de qualité de contenu est très large, avec parfois des choses peu qualitatives. Loopin, qui s’appuie sur une trentaine de créateurs de contenus, est spécialisée en edutainment (contenus éducatifs présentés de façon ludique) et veut développer le sens critique. Les sujets abordés sont variés : philosophie, sciences, histoire, IA, technologie… Leur approche rend les sujets attractifs, pour les jeunes, mais aussi pour les moins jeunes, par exemple sur des sujets un peu techniques comme l’IA. Notre priorité est de favoriser son développement. Elle a réalisé 3,2 millions de chiffres d’affaires en 2025. On va cibler une croissance de l’ordre de 50 % pour 2026.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ N’est-ce pas également aussi une façon d’apprendre une nouvelle expertise au sein du pôle Media ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ Absolument. Nous essayons de mettre en place des synergies. Nous travaillons sur plusieurs projets communs. Nous voulons notamment créer des liens entre nos journalistes et les créateurs de contenus. Bien sûr, nos journalistes resteront des journalistes, mais nous souhaitons pouvoir tirer le meilleur des qualités propres à ces deux métiers. Par ailleurs, Loopin nous permet de proposer une offre de communication élargie pour séduire de nouveaux annonceurs.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ Prévoyez-vous encore de la croissance externe ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ Oui. Nous voulons aller de l’avant, poursuivre notre croissance externe parce que l’on considère que le modèle traditionnel des médias reste un modèle fragile. Nous continuons d’observer avec beaucoup d’attention le marché de la creator economy, en ciblant notamment des sociétés qui réalisent 5 à 15 millions de chiffres d’affaires, voire 20 millions.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ C’est ambitieux…

Ronan Leclercq​​​​​​​_ …Et stratégique ! Nous visons des sociétés qui ont plusieurs années d’activité, avec des modèles rentables, ou tout près de l’être, sur des activités auxquelles nous croyons. Nous ambitionnons d’être un catalyseur de leur développement, en leur donnant des moyens supplémentaires afin d’accélérer, et du support, par exemple pour structurer l’activité. Pour l’heure, nous avons des cibles à l’étude. Nous avons toujours en tête que ces rachats vont nous aider à progresser dans nos pratiques, comme je le disais plus haut.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ En 2025, vous avez conclu un accord avec le magazine Challenges que vous distribuez avec votre quotidien ? Quel bilan faites-vous après sept mois ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ Très positif. C’est un accord innovant qui apporte de la valeur à nos lecteurs. Avec un abonnement numérique premium au Télégramme, nos abonnés ont ainsi accès, dans les faits, à deux sites internet (Le Télégramme et Challenges) et aux PDF de chacun de ces titres. Je peux l’annoncer, nous allons également proposer dès le mois de mai cette même offre avec Sciences & Avenir, cousin de Challenges. Nous avons d’ailleurs d’autres projets avec cet éditeur [aujourd’hui propriété du groupe LVMH].

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ Quelle est votre feuille de route pour 2026 ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ Je voudrais d’abord dire que nous nous appuyons sur 250 journalistes et 500 correspondants. Les rédactions de la branche Média du Groupe Télégramme sont une très grande force éditoriale. Nos journalistes, qui disposent tous de la carte de presse, réalisent un travail important qui se traduit dans nos audiences. Dernier exemple en date, lors des élections municipales, nous avons atteint des audiences record. Il est important pour nous de le mettre en avant. Nous nous appuyons sur cette force pour travailler notre développement, avec comme axe principal de progresser fortement sur les contenus et services proposés à nos communautés prioritaires. Puis, côté commercial, nous travaillons à développer des opérations spéciales qui sont, à mes yeux, une des principales clés pour mieux répondre aux attentes de nos clients annonceurs et transformer le modèle de nos régies traditionnelles. Ces projets doivent embarquer de la vidéo, de l’écrit, du digital et de l’événementiel. Bien sûr, on ne peut plus aujourd’hui vendre simplement de l’espace publicitaire. Je suis en train de constituer une équipe qui mettra en place cette articulation. Néanmoins, l’année 2026 sera réussie si l’on arrive encore à être dans le positif alors que l’environnement politique, géopolitique ou encore économique est extrêmement compliqué.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ Justement, 2026 vous inquiète ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ Vous parliez de feuille de route, mais il y a un contexte, comme je vous le disais. Un des aspects de ce contexte est ce que j’appelle le « Google zéro ». Cela signifie qu’il y a de moins en moins de contenus, de trafic qui vient de ce moteur de recherche, et cela commence à bien se voir. Il y a également les acteurs de l’IA qui fragilisent notre modèle, parce qu’ils font diminuer nos audiences, et donc nos inventaires. Pour survivre, il faut absolument que l’on devienne une « destination ». Les gens viendront si nous sommes présents sur les contenus qualitatifs et exclusifs. C’est fondamental. Il faut que l’on monte sensiblement notre niveau, et nous allons le faire en priorité sur quelques univers prioritaires que nous appelons des communautés. La marche est haute. Je ne la sous-estime pas, cela va demander beaucoup d’efforts à toutes les équipes, et une capacité à réinventer une partie de notre modèle.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ La vidéo et l’audio sont également dans votre viseur…

Ronan Leclercq​​​​​​​_ C’est certain. La vidéo et l’audio vont remplacer progressivement l’écrit. Il faut donc que l’on soit bon là-dessus. Cela passe par des acquisitions, mais pas seulement. En interne, il faut continuer à faire de la vidéo d’actu de qualité, même si elle est parfois difficile à monétiser directement. Notre axe vidéo, c’est aussi et surtout un sujet commercial. Nous voulons clairement accélérer sur le brand content lié à la vidéo. Nous y travaillons fortement, notamment dans l’organisation et la proposition. Et notre troisième axe, comme je le disais, c’est la creator economy.  Elle est en train de transformer le marché. Les incarnations apportent des angles d’attaque assez nouveaux. Dans ce contexte, la marque Le Télégramme est un atout majeur, qu’il faut véritablement activer. Je suis très confiant.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ Pour revenir à votre vaisseau-amiral, Le Télégramme, combien compte-t-il d’abonnés aujourd’hui ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ En numérique, c’est à peu près 31 000 en équivalent diffusion. Et sur le print, 140 000. Le numérique est à 18-20 % de progression annuelle. En termes de diffusion print, nous sommes le 2e titre en France, alors que nous diffusons seulement sur trois départements. Nous sommes même devant les quotidiens nationaux !

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ Comment séduire les générations les plus jeunes à lire votre titre ?

Ronan Leclercq​​​​​​​_ Nous sommes encore dans les familles, le journal est sur la table. Elles connaissent Le Télégramme. Ce qu’il faut avant tout éviter c’est qu’il y ait une image vieillotte qui se développe. Pour cela, il faut se renouveler. On pourra y arriver, comme je le disais, notamment par l’incarnation et en s’inspirant de ce que font ceux qui réussissent le mieux aujourd’hui à créer de l’audience, les créateurs de contenus. Ces personnalités arrivent à drainer des audiences phénoménales juste avec leur nom. Cela prouve bien qu’il y a un chemin. Ce qui ne veut pas dire que c’est facile. Pour moi, il y a une voie pour la presse, de réussir à développer des choses qui parlent aux jeunes. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, notre cible, ce sont déjà les actifs, les jeunes actifs.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ Où en êtes-vous côté IA au sein de votre pôle Média ?

Ronan Leclercq_ Nous n’y consacrons pas assez de temps, en réalité, par manque de moyens et de temps. Mais nous sommes malgré tout très volontaires. Côté rédaction, nous avons des outils que nous encourageons à utiliser. Nous avons mis en place un guide des bonnes pratiques, très opérationnel. Par compte, j’insiste, c’est toujours le journaliste qui est dans la relecture et qui est responsable de la publication finale. Nous considérons que le journaliste doit être un garde-fou pour éviter les problèmes de fausses informations. Nous commençons également à déployer cela auprès de nos correspondants, afin de les accompagner dans la rédaction de leurs articles. L’IA leur rappelle les attendus. Elle peut pointer des manques dans leur information (nom du lieu, date, etc.). Cela nous fait gagner beaucoup de temps alors que nous avons près de 800 articles publiés par jour.

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ La régie est concernée par l’IA ?

Ronan Leclercq_ Bien sûr. J’encourage cela. L’IA est un atout formidable pour mieux connaître nos clients, comprendre leurs attentes, et leur proposer des solutions créatives. L’idée est ici d’être encore plus pertinent sur les propositions commerciales ou publicitaires que l’on peut leur faire. Nous développons cela progressivement. Nous avons engagé des formations pour nos commerciaux. 

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ Le terme que l’on entend partout ces derniers mois, c’est « l’asymétrie » de la concurrence entre média et plateforme…

Ronan Leclercq_ C’est un combat en cours, pour nous, et pour nos confrères. Collectivement. Les droits voisins, c’est une loi européenne traduite en loi française en 2019. Sept ans déjà. Actuellement, le seul qui les paie, c’est Google. Je suis sidéré de voir qu’une loi n’est pas appliquée depuis aussi longtemps. Et par des acteurs qui, pour certains, ne nous répondent pas, ou font tout pour que cela traîne. On voit bien qu’il n’y a, de la part de certaines plateformes et acteurs de l’IA, qu’une faible volonté d’aboutir à quelque chose. Nous avons donc besoin de la puissance publique pour nous aider sur ces sujets. Aujourd’hui, les médias sont fragilisés, notamment par ces acteurs qui ne respectent pas les règles. Je le rappelle, en 20 ans, nos revenus publicitaires ont été divisés par trois. Et puis, lorsque Google se voit infliger une amende de 500 millions d’euros sur le sujet des droits voisins, cette somme prend la direction des poches de l’État français, pas les nôtres, alors que ce sont bien les médias qui sont lésés dans l’affaire… Il y a peut-être quelque chose à faire de ce côté-là ?

CB N​​​​​​​ews​​​​​​​_ Vos confrères de la PQR (Sud-Ouest, Centre France…), mais aussi un groupe comme Prisma Media ont entamé des processus de plan d’économies qui se traduiront par des suppressions de postes. Quel regard portez-vous sur cette situation des médias ? Êtes-vous également dans cette démarche d’économies ?

Ronan Leclercq_ Tout cela est très préoccupant. Mes confrères de la PQR sont des acteurs majeurs et importants dans les territoires. Je ne connais pas leur situation individuelle, mais ces dernières années, les plateformes, la profusion d’informations gratuites, parfois médiocres, ont, au fil des années, rendu progressivement moins incontournables nos titres. Pour survivre et rester rentables, les médias doivent être à la fois très rigoureux et créatifs, mais année après année, cela devient de plus en plus difficile. C’est pour cela qu’il faut agir, que les pouvoirs publics doivent aider les médias. Et quand je dis cela, je ne parle pas forcément de subventions. Il faudrait surtout nous aider pour faire appliquer le droit et les différentes lois. Il y a urgence ! Pour répondre à votre deuxième partie de question : nous ne sommes pas dans l’optique d’un plan tel que vous l’évoquez, parce que nous avons toujours géré l’entreprise avec beaucoup de rigueur, mais aussi de créativité et de prise de risque calculée, et que nous anticipons fortement l’avenir, avec une stratégie long terme. Nous avons célébré nos 80 ans, et construisons maintenant nos 80 prochaines années avec le souci permanent de nos lecteurs, et de nos équipes.

Thierry Wojciak

Filtrer par