Georges Nahon (Orange Silicon Valley) : ‘’En Californie, une start-up ne nait que pour ne pas rester une start-up’’

CB News poursuit aujourd’hui son périple américain autour des médias, de la publicité, des consommateurs et des technologies Après Vincent Létang à New York lundi, nous partons aujourd’hui à la rencontre de Georges Nahon, CEO d’Orange Silicon Valley à San Francisco depuis 2003. Il nous détaille la place des start-up et des nouvelles technologies dans l’écosystème californien, fait de tendances à décrypter et à accompagner. Sans tout à fait perdre de vue la France. Interview.(2/5)

CB News : Qu’est-ce qu'Orange Silicon Valley ?

Georges Nahon : C'est une équipe de 50 personnes à San Francisco qui recherche depuis près de 18 ans des nouveaux produits et services venant des startups pour Orange et ses clients. Nous investissons également dans quelques startups. Pour les identifier nous avons créé « Fab Force », un programme d’engagement et de coaching.  Nous mettons en place des alliances avec des entreprises qui cherchent à se rapprocher des start-up dans la Silicon Valley. Ce n’est pas aisé pour celles qui ne sont pas présentes en Californie de savoir comment s’y prendre. Le problème n’est d’ailleurs pas d’attirer les start-up, il y en a une multitude, mais d'aller chercher les bonnes.

CB News : Quels sont vos critères ?

Georges Nahon : Il y a notamment la notion de « pédigrée » qui entre en compte. Nous regardons le tour de table des investisseurs avec les personnalités du capital-risque qui le composent, nous évaluons l’équipe dirigeante, la technologie proposée, les brevets quand il y en a… C’est un premier filtrage. C’est très rare qu’une start-up de qualité ait dépassé les trois premières années d’existence et n’ait pas eu à son lancement la contribution d’un investisseur de renom.

CB News : On peut avoir la sensation qu’il s’agit d’une véritable course à la start-up ?

Georges Nahon : Dans la Silicon Valley, on sent que l’innovation rapide dans le numérique touche tout le monde. Et les entreprises traditionnelles pensent pouvoir rater ce train, sans pour autant tomber dans le fameux « FOMO », ou ‘Fear Of Missing Out’, cette tyrannie des causes immédiates. Ce qui peut leur faire du mal. Quand elles veulent investir dans des startups, c’est moins un objectif de rentabilité financière directe qu’un investissement stratégique permettant d'augmenter leur efficacité opérationnelle et leur compétitivité commerciale. Ce qui est investi c’est l’équivalent d’un budget R&D externe qui vient compléter le travail des équipes internes et apporter des solutions innovantes tout de suite disponibles aux organisations métier. Ce rapport externe à l’innovation fait partie de processus d’open innovation— un concept d’ailleurs théorisé et popularisé par Henry Chesbrough, un professeur de l’Université de Berkeley.

CB News : Il peut y avoir tout de même beaucoup d’irrationnel dans cette course aux investissements ?

Georges Nahon : C’est très juste. C’est peu évoqué parce que cela remet en cause les initiatives d’aller dans la Silicon Valley qui intéressent beaucoup de gens. Mais il y a surtout cette peur de "ne pas en être" (le FOMO) et d'être distancé de façon dangereuse par de nouveaux venus. Et les chefs d’entreprises sont continuellement exposés par les médias à toutes ces nouveautés technologiques. Ils ont une perception d’urgence. Et se demandent comment agir le plus efficacement possible en apprenant des autres et en évitant les initiatives qui ne paient pas mais qui sont séduisantes telles qu'ouvrir son bureau dans la Silicon Valley ou de participer à distance à un fonds d'investissement tech.

CB News : Mais certaines entreprises veulent se lancer…

Georges Nahon : En effet. Il y a une conjonction des planètes, un « perfect storm » comme l’on dit aux USA. Il y a une véritable prise de conscience de la nécessité de se rapprocher de la Silicon Valley, une évidence quand votre chiffre d’affaires est potentiellement menacé par des startups numériques en plus des géants du Web. Et c'est d'autant plus pertinent, beaucoup d'entreprises ne voient pas les choses venir alors qu’elles ont créé depuis longtemps des structures spécifiques pour détecter les ruptures et promouvoir l'innovation en interne. Et le « court-termisme » des impératifs de résultats financiers trimestriels peuvent les ralentir : ce qui compte le plus, c’est souvent de montrer de la croissance au détriment de l’innovation qui n’est pas –elle- scrutée par ces analystes financiers. Les acquisitions sont mieux perçues.

CB News : Pourtant, l’investissement stratégique semble capital ?

Georges Nahon : Oui, -pas seulement parce que votre question est un beau jeu de mots ! - mais parce que c’est une façon efficace de se trouver l’intérieur de la startup au plus proche des réalités de ces nouveaux marchés. Et là vous y apprenez des choses, sur les cas d’usage des clients et cela vous donne des idées. Vous partagez également avec les autres investisseurs qui cherchent également à intégrer ces bonnes pratiques dans leur entreprise. Ces start-up innovent et les grandes entreprises se demandent comment leurs innovations pourraient être utilisées. Dans le BtoB, par exemple, nous apprenons beaucoup de ces start-up. Toutefois, là aussi, les grandes entreprises peuvent peiner à adopter ces produits et services en interne ou pour de la distribution et être plus intéressées à comprendre ce qui se passe pour se convaincre qu'il n’est pas urgent de changer trop vite. Il est vrai aussi qu’il y a des entreprises moins vulnérables que d’autres et moins impatientes mais jusqu'au jour où….

CB News : ll y a donc des risques pas uniquement financiers ?

Georges Nahon : Le risque pour beaucoup d’entreprises qui investissent et qui essaient d'expérimenter avec une startup, c’est de se focaliser seulement sur la création d'une preuve d’un bon concept (P.O.C.) qui devienne une fin en soi et ne débouche sur rien et pire, s'aliène les personnes vraiment importantes dans la décision de votre entreprise. Certains appellent cela le "théâtre de l'innovation"…. C’est une voie stérile, une impasse. Mais il y a des exceptions et tout cela marche vraiment bien quand les métiers sont demandeurs et se sentent également aux commandes dans la détection de startups.  S'ils ressentent que la recherche de startup leur est exogène, cela ne se termine en général pas très bien. Quand les métiers sont proactifs avec les start-up, cela bouge. Mais les structures de R&D ne sont pas souvent demandeuses et elles sont pourtant un passage obligé pour les validations, comme le sont le juridique et la finance. L’adoption de start-ups par les entreprises est donc souvent difficile. Même aux Etats-Unis contrairement à ce que l’on pourrait croire. Ce qui conduit les investisseurs stratégiques de ces entreprises à devenir plus financiers que stratégiques et à se transformer en capital risqueurs, ce qui est un autre métier.

CB News : Justement, quelle est la différence de perception d’une start-up en Californie par rapport à l’Europe ?

Georges Nahon : En Europe, on voit les start-up plus comme des sous-traitants, des PME… En Californie, une start-up ne nait que pour ne pas rester une start-up… On cherche une adoption rapide, des clients, du chiffre d’affaires. On est moins préoccupé par la rentabilité au départ que par la croissance. Plus une start-up a les attributs qu’il faut pour croitre, plus elle peut lever encore plus d’argent et peut elle-même racheter d’autres sociétés. Il y a toujours cette idée que l’on va voir surgir le prochain Google, Facebook… De plus, aux Etats-Unis, le capital-risque et les investisseurs stratégiques sont les moteurs dans les investissements, parce qu’ils ont un véritable apport en compétence sectorielle, en facilitation de mise en contact avec les personnes adéquates dans des entreprises qui peuvent décider. Beaucoup de ces interactions ne sont pas codifiées, et cela fonctionne un peu comme une sorte de confrérie où on se parle, on échange continuellement, etc…Il faut en être pour avancer. Et il est très difficile d’y entrer si vous n’êtes pas sur place.

CB News : Pourquoi la Californie est-elle une sorte d’épicentre du développement des technologies ?

Georges Nahon : Il y a de multiples facteurs. C’est la dernière frontière à l'ouest du rêve américain- littéralement. Le bon climat est également favorable à l’optimisme ! Et tout l’ouest des Etats-Unis est un peu rebelle ou, pour être plus précis, très dans la contre-culture. Tout ce qui est establishment (notamment la côte est avec les banquiers et le gouvernement) horripile les Californiens du nord. Ils pensent pouvoir sauver le monde avec leur façon de voir et de créer de nouveaux systèmes grâce à leur maitrise du logiciel et de la conception du hardware. Et à l'argent qui coule à flot a la recherche de nouvelles idées déroutantes : des missionnaires plutôt que des mercenaires ! Puis, bien sûr, il y a la qualité exceptionnelle des universités locales. Les gens qui ont bien réussi restent dans la région et deviennent aussi des business angels ou même recréent d'autres startups. Il y a une continuelle interaction entre les universités et les entreprises ce qui est productif. Les universitaires investissent même dans les projets de leurs élèves. Cela crée un cercle très vertueux. Cela étant, Los Angeles est plus entertainment, show business, et ce, même si le divertissement est envahi par le numérique avec notamment Netflix, Apple, YouTube et Amazon. Le sud de la Californie est plus marketing par rapport au nord plus techno.

CB News : Votre travail à la tête d'Orange Silicon Valley est également de déceler les tendances technologiques à venir. Quelles sont-elles, justement ?

Georges Nahon : Oui, notre objectif est d’identifier les technologies susceptibles de transformer le paysage et déplacer le terrain de jeu. Il y a l'intelligence artificielle, blockchain, les nouvelles réalités augmentées, virtuelles ou mixtes, l'internet dans le ciel, les véhicules autonomes. Ce qui est à peu près certain, c’est qu’aujourd’hui vous ne concurrencerez pas Google, Facebook ou Apple en faisant simplement un peu mieux. Il faut faire 10 fois mieux ou se porter sur d'autres terrains. Ce qui est le plus important c’est de comprendre ce qui peut provoquer le changement, les nouvelles technologies ou les nouveaux comportements de consommation liés surtout à l'arrivée des nouvelles générations d'utilisateurs. D’autant que les géants du Net surveillent en permanence ce qui se passe. Si vous constituez une concurrence menaçante, soit ils vous copient soit ils vous achètent. En revanche, il y a des choses qu’ils ne voient pas, amenées par des changements de comportements d’usage des jeunes générations ou des utilisations inédites de nouvelles technologies. Cela crée des poches d’opportunités pour de nouveaux entrepreneurs. Il est clair que l’arrivée progressive de nouvelles technologies numériques peut changer la donne avec une bonne intuition, un usage inconnu ou même pas concevable dans les canons actuels du marketing.

CB News : L’intelligence artificielle (IA) est de celle-là ?

Georges Nahon : Oui, l’IA se répand partout. Tout le monde y va. Tout est en open source donc avec une faible barrière à l'entrée. La bataille n’est plus seulement celle de la technologie mais celle des développeurs. Plus il y a d'IA sur les plateformes gratuites, plus la plateforme est enrichie. Mais on peut imaginer qu’il y ait une appli qui utilisera l’IA de façon inattendue et prendra le monde par surprise comme l'ont fait les médias sociaux, les moteurs de recherche, la vidéo internet comme Netflix et Amazon, les plateformes de services comme Uber, Amazon et AirBnb . On a en fait du mal à visualiser qui sera le Google de l’IA ou le Facebook de l’IA…  Si l'histoire se répète, cela arrivera d'une façon ou d’une autre, par exemple à l'intersection de plusieurs technologies nouvelles, comme l'IA, l'internet des objets (IOT), la 5G et la blockchain.

CB News : Et la blockchain, justement ?

Georges Nahon : La blockchain est une des plus belles innovations technologiques actuelles qui est le résultat de plusieurs décennies de travaux dans la cryptographie… Mais pour le moment elle souffre de lenteur, c’est lourd technologiquement et consommateur de trop d'énergie, mais c'est vraiment un élément important de la nouvelle ère de l'internet dont le péché originel a été de ne pas avoir prévu dès l'origine un système de micro-transactions décentralisé permettant de payer de petites sommes - et qui arrive maintenant- ce qui a laissé le terrain libre au seul modèle de financement du web par la pub. Son application à la création de crypto-monnaies comme bitcoin est une immense réalité aujourd'hui même si entachée de la mauvaise image des spéculations financières. C’est probablement l’axe principal de développement du net avec l’AI dans les cinq prochaines années avec la 5G.

CB News : Quelles autres tendances décelez-vous ?

Georges Nahon : L'analyse des données (analytiques) ou big data continue de se développer. Elle est liée à l’explosion de la production d'informations notamment dans l'utilisation mobile du web. Il y a aussi les véhicules autonomes où l’IA y a un débouché pratique et immédiat. Outre les véhicules, l’automatisation intelligente grâce à l'IA pourrait se développer dans bien d’autres types d’activités. L’apprentissage automatique (deep learning en anglais) a cette vertu d’apprendre grâce à de grandes quantités de données extraites de cas du passé. Plus il y aura de véhicules IA plus ils pourront se comprendre. Plus la circulation sera fluide. On peut citer également la réalité augmentée/virtuelle/mixte/diminuée qui est une tendance majeure soutenue par Apple, Google et Facebook avec de nouveaux outils. La réalité virtuelle souffre cependant du prix élevé du matériel. Le mode d’usage demande quelques précautions contraignantes. Le développement s’est ralenti. Mais cela nous semble intéressant car les smartphones et leurs capacités vont augmenter. A cet égard, le développement de la 5G n’est pas seulement attendu par les opérateurs. Le passage à la 4G a rendu possible de nouvelles choses, la 5G en fera de même. Il y a notamment des réflexions autour de l’internet des objets, les jeux, le médical. Des start-up vont s’y engouffrer. Le marché est déjà très encombré de tout ce qui est IA et blockchain mais il y a beaucoup de besoins et une relative pénurie de compétences et de produits adéquats. Enfin, il y a l’« internet in the sky » qui est la possibilité de lancer des satellites bon marché pour faire de la connectivité internet dans le monde entier (Afrique, Inde…). Il y aura des services à inventer pour ces nouvelles régions connectées du monde comme nous avons lancé Orange Money en Afrique par exemple qui est un produit spécifique aux caractéristiques de ce continent.

CB News : Depuis San Francisco, quel regard portez-vous sur la France, sa technologie, ses start-up ?

Georges Nahon : Ce qui est intéressant en France, c’est que la culture de l’entreprenariat s’est développée rapidement, très bien orchestrée par les pouvoirs publics. Il y a aujourd’hui plus d’échanges entre les grandes entreprises et les start-up, ce qui est vraiment productif. Cependant, technologiquement, il n’y a pas encore eu en France, ni même en Europe, de grandes avancées technologiques dans ce marché contrôlé par les GAFAM. Les entreprises françaises prennent progressivement et véritablement conscience que l’IA va apporter beaucoup et qu'il faut s'y engager sans attendre. Ce qui serait intéressant et utile aussi, c’est de pouvoir tirer un bilan de toutes les initiatives en faveur des startups dans un secteur où le taux de réussite est notoirement très faible. Il y a une approche intellectuelle différente en France où ce qui compte le plus c’est de créer de l’emploi, qu’il y ait plus d’entreprises, d'attirer des investissements de société tech étrangères dans l’Hexagone, le déploiement de ces start-up à l’étranger… La question est de savoir si ces entreprises sauront passer à l'étape du développement post adolescence, grandir et ne pas se contenter d’avoir une existence commerciale juste convenable sur leur marché domestique.

CB News : Les pouvoirs publics se sont beaucoup investis dans ce domaine...

Georges Nahon : On ne va pas le regretter lorsque l’on observe qu’il y a plus de 10 ans l’intérêt pour les start-up était faible. Tout cela est notamment poussé par la BPI (Banque publique d’investissement, ndlr), et c’est une bonne chose. Mais attention, l’institutionnalisation de l’entreprenariat, c’est l’inverse de l’entreprenariat. Même si les pouvoirs publics peuvent devenir un énorme client pour elles, il faut que le modèle d'une R&D distribuée s'appuyant notamment sur les start-up s'installe dans la vie économique. Et trouve sa place au-delà d'un modèle de PMEs innovantes ou de sous-traitants à l'ancienne pour les grands groupes. La seule motivation de vouloir être son propre boss est insuffisante. Il faut aussi encourager les entrepreneurs à s'attaquer à des problèmes très difficiles. Ce qui se fait souvent aussi en relation avec les centres de recherche privés et publics. C'est essentiel pour préparer l'avenir et créer les conditions pour que naissent et se développent des entreprises de taille mondiale avec des effets comparables à ceux des GAFAM.

CB News : Que penser de ces campus d’accélération et autres incubateurs type Station F ?

Georges Nahon : Je pense qu’avec le temps, ils vont se transformer en espaces de travail collaboratif. Je ne vois pas de choses très viables économiquement dans le coaching de start-up. Je ne crois pas que cela puisse marcher après la phase d'euphorie dans ce domaine. Combien de start-up peuvent intéresser des grandes entreprises en France au point qu'elles soient adoptées ? Il y a un problème d’échelle. Et y investir n'a de sens que si cela répond à des besoins stratégiques des entreprises. L'innovation technologique n'est pas un casino ! Quand la poussière retombera, les gens vont perdre patience que ce soit du côté des start-up que des grandes entreprises. Mais il faut essayer de transformer l’essai et faire évoluer le modèle continuellement. Le bon côté c'est que les gens se rencontrent, discutent, échangent. Cela fluidifie les rapports des grandes entreprises avec les start-up…Il faut aussi des success stories. Des grandes.

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