Un pavé sur les journalistes

A une époque où beaucoup de nos concitoyens ciblent la responsabilité des journalistes dans l’incompréhension sociétale ambiante, avec des arguments assez faibles bien souvent, l’ouvrage de Ingrid Riocreux, théoricienne de la langue française et analyste des médias, apporte un autre éclairage, à charge bien souvent.

Ingrid Riocreux n’en est pas à son premier pavé dans la mare des écrits journalistiques. Elle avait déjà signé « La langue des médias ». Résumé de l’éditeur : « Les journalistes se présentent volontiers comme des adeptes du "décryptage". Mais est-il autorisé de "décrypter" leur discours ? En analysant de très nombreux exemples récents, ce livre montre que les journalistes ne cessent de reproduire des tournures de phrases et des termes qui impliquent en fait un jugement éthique sur les événements. Prenant pour des données objectives des opinions qui sont en réalité identifiables à des courants de pensée, ils contribuent à répandre nombre de préjugés qui sont au fondement des croyances de notre société. Si le langage du Journaliste fonctionne comme une vitre déformante à travers laquelle on nous montre le présent, il est aussi une fenêtre trompeuse ouverte sur le passé et sur l'avenir. Analyser le discours du Journaliste, c'est donc d'une certaine manière mettre au jour l'inconscient de notre société dans tout ce qu'il comporte d'irrationnel…»

Linguiste émérite, Ingrid Riocreux utilise ainsi ses compétences pour s’interroger sur le conformisme des mots et des phrases utilisés par les journalistes eux même et leur impact sur la construction d’une pensée unique et surtout sur un danger moralisant bien au-delà de la mission d’information.

Dans ce deuxième ouvrage, Ingrid Riocreux creuse le même sillon en l’approfondissant. La méfiance a l’égard des médias, que de nombreux journalistes et auteurs attribuent aux extrêmes de toutes sortes, aux « complotistes » , aux « populistes », ou autres «fake news »  désignées comme moutons noirs, viendrait selon elle plutôt du comportement des médias et des journalistes eux même. En tous cas, elle pose avec insistance la question à un point d’interrogation tel qu’on comprend qu’elle en partage la réponse.

Le sous- titre du livre en rajoute une couche « Essai sur les Pulsions totalitaires des Médias ». Analysant comme toujours les mots et en décriptant les intentions, en stigmatisant les comportements de certains journalistes entre eux ou en réaction à des émetteurs sociaux qui occupent les micros et les plateaux, elle amène le lecteur à s’interroger sur « l’hygiène moralisatrice » des médias - ce qu’il faut ou pas penser sur tel ou tel thème-  mais plus lourd encore - ce  à quoi il faut penser. Se donnant ainsi le droit de choisir l’objet du discours, l’enjeu et la réponse « correcte » à y apporter, le milieu journalistique peut vite céder à une tentation totalitaire, en accord quasi parfait avec les vérités officielles. Le dogme et la parole.

En amont de la crise actuelle, et bien avant son explosion, l’auteur a théorisé dans ce livre,  avec talent et arguments, sur de nombreuses arguments repris par les représentants des gilets jaunes sur les plateaux de TV depuis quelques longs week-ends, sur la mauvaise fois des journalistes, sur les fausses vérités, sur le poids du pouvoir, sur les ennemis désignés, …

L’écriture est érudite, fortement appuyée sur les déclarations des journalistes et des hommes politiques retenues pour justifier le discours. L’écriture est très dense, un peu comme ses prises de paroles sur les plateaux ou ses tribunes dans Causeur. La dialectique est souvent alimentée par l’opposition droite- gauche, médias de droite, médias de gauche.

Luttant contre les thèses complotistes, elle ouvre la page cependant à d’autres complots fomentés par les journalistes eux même. Mais son souhait affirmé reste de « donner au lecteur quelques moyens pour se protéger et ainsi ne pas demeurer naïf face aux marchands de nouvelles.

On remarquera l’absence de sommaire, de chapitres dignes de ce nom ( 3 pour 500 pages !)  et d’une structure au cordeau, qui auraient été les signes d’une volonté explicite de démonstration de la part d’une scientifique. Comme si la fougue du propos remplaçait la rigueur de la démonstration.

Peut- être des livres peut être plus courts et plus structurés permettraient de faire entendre vos arguments du plus grand nombre.

Ingrid Riocreux / Les marchands de nouvelles. Essai sur les pulsions totalitaires des médias/ Editions L’Artilleur.

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