Pierre Branco (STUDIO TF1) : « 2026 sera une année de conquête et d'accélération stratégique »
Devenu STUDIO TF1 il y a un an, l’ex-Newen affirme ses ambitions : s’imposer encore un peu plus comme un studio européen de référence, capable de conquérir l’international avec en ligne de mire le marché anglophone et l’ambition d’investir davantage dans le cinéma. Son directeur général Pierre Branco revient en exclusivité pour CB News sur cette transformation stratégique, les relations avec les plateformes et les défis d’un marché audiovisuel où la création n’est pas un vain mot.
CB News : En janvier 2025, vous annonciez le changement de nom de Newen en STUDIO TF1. Pourquoi cette nouvelle dénomination ?
Pierre Branco : Pour nous, l'enjeu fondamental n'était pas français. Nous nous projetons dans une perspective internationale dans un univers qui se consolide. Avec un véritable enjeu d’émergence, et la volonté d'être clairement et immédiatement identifiés tout en traduisant une notion de puissance et de solidité. La marque TF1 a cette résonnance européenne en tant qu’acteur historique qui achète, produit et diffuse. Que STUDIO TF1 soit adossé à un tel groupe media, qui a une véritable volonté industrielle de long terme, est une force. Il s’agissait également de démontrer à nos interlocuteurs l'ambition de ce groupe dans la production. De même, au-delà du métier pur de production, cette nouvelle dénomination s’inscrit dans une stratégie plus vaste du groupe TF1 en faisant de STUDIO TF1, en plus du digital et de TF1+, un deuxième pilier de développement. Nous ne sommes pas les seuls à faire cela, si l’on regarde BBC Studio, ITV Studio, StudioCanal… D’ailleurs, nos filiales américaines sont aujourd’hui réunies sous la bannière STUDIO TF1 America. C’est donc qu’elles ont estimé que la marque STUDIO TF1 a de la valeur.
CB News : Conserver le nom TF1 n’a-t-il pas « gêné » vos interlocuteurs qui peuvent aussi être des concurrents du groupe TF1 ?
Pierre Branco : Nous sommes conscients de cela : être parfois dans la situation d’un partenaire et également d’un concurrent. Mais nous avons la marque ombrelle STUDIO TF1 et au sein de celle-ci, une cinquantaine de labels répartis dans 12 pays (Europe, Canada, Etats-Unis) qui ont un ADN très fort, une identité et une ligne éditoriale très claires et qui sont les partenaires directs et privilégiés des chaînes ou des plateformes. Nos labels travaillent de manière très étanche, sous leurs propres bannières.
CB News : Quel bilan 2025 pour STUDIO TF1 ? Était-ce une bonne année ?
Pierre Branco : Oui, cela a été année de croissance dans un marché qui, lui, est très compliqué, en transformation continue et en contraction. L'année a été marquée par ce changement de nom, certes, mais surtout par notre volonté de faire cette transition vers le statut de studio. Et il ne suffit pas de mettre studio dans son nom pour en être un. Il ne s’agit pas d’être une collection de sociétés de production qui vivent leur vie chacune de leur côté. 2025 a permis la poursuite de notre ambition d’internationalisation du groupe. Aujourd'hui, plus des deux tiers de notre chiffre d'affaires est fait hors de France.
CB News : Si vous deviez citer des programmes qui, en 2025, vous semblent le plus caractériser les ambitions et le savoir-faire de STUDIO TF1 ?
Pierre Branco : Nous produisons 4000 heures de programmes par an dans tous les genres, (fiction, documentaire, magazine, animation, divertissement, cinéma et téléfilm). Si je dois citer quelques programmes emblématiques : le film « Chasse gardée 2 » réalisé par Antonin Fourlon et Frédéric Forestier, que l’on distribue, a réalisé 1,2 million d'entrées ; le docu-fiction « Le choix de Sonia », produit par CAPA et diffusé sur France 2, retrace le parcours de cette femme qui a permis à la police de mettre fin à la cavale des terroristes du 13 novembre 2015 (meilleure audience documentaire de France Télévisions depuis le début de la saison) ; les séries quotidiennes, diffusées sur TF1 et TF1+, « Demain nous appartient », « Ici tout commence » et « Plus belle la vie », réunissent en moyenne 8 millions de Français chaque jour, sur lesquelles nous avons un savoir-faire unique; il y a également, côté animation, « Blue eye samurai » pour Netflix dont la production de la saison 2 est en cours, la série « Merteuil » réalisée par Jessica Palud et produite par Felicita pour HBO Max qui a connu un très beau succès à l’international… Nous sommes également le premier producteur et distributeur au monde de téléfilms, dont ceux de Noël, avec plus d’une centaine par an. J’ajoute des programmes historiques comme « Le Mag de la santé » (produit par 17 Juin) qui a près de 25 ans d’existence sur France Télévisions ou encore « Faites entrer l’accusé » sur RMC. Nous avons également lancé la série « Amsterdam Empire » pour Netflix (produite par Pupkin) qui s’est classée série N°1 Netflix aux Pays-Bas et dans un tout autre genre, c’est ce qui fait la force du groupe, nous avons l’émission « Dancing with the Stars » (produite par De Mensen) qui cartonne en Belgique.
CB News : Quels sont vos projets pour 2026 et même à l’horizon 2027 ?
Pierre Branco : Nous sommes convaincus que 2026 va être une année de conquête et d'accélération stratégique. Comme je le disais, nous allons beaucoup investir dans le cinéma avec la volonté d'être présents sur toute la chaîne de valeur. Jusqu’à présent, nous co-distribuions un certain nombre de films, mais nous n’étions pas distributeur en salle. Nous allons donc lancer dans les prochains mois cette activité. Nous allons également doubler le nombre de films que l’on produit, d’ici 2027, avec l’ambition d'être présents dès le début de la chaîne. Le cinéma ça dure, le catalogue a une valeur forte. Il y a, avec le 7ème Art, une dimension patrimoniale importante, une logique de long terme. Aujourd’hui, nous avons un catalogue constitué de plus de 1000 films que nous allons enrichir.
CB News : Comment s’appellera cette nouvelle activité ?
Pierre Branco : STUDIO TF1 (sourire). Elle lancera son premier film le 6 mai prochain. Il s’intitulera « Pour le plaisir », une comédie réalisée par Reem Kherici avec Alexandra Lamy et François Cluzet sur l’inventeur du womanizer. Sans transition, nous sortirons le 28 octobre un biopic sur Jean Moulin réalisé par Laszlo Nemes avec Gilles Lellouche. Ces deux films illustrent parfaitement notre volonté de ne pas nous restreindre à un genre ou à un type de public, mais de chercher à faire l'événement et à rassembler. C’est ce côté fédérateur du cinéma qui nous intéressent.
CB News : Parmi les autres ambitions pour 2026 ?
Pierre Branco : Continuer notre ancrage international, et notamment dans le marché anglophone. On y est déjà présent mais on veut s’y développer plus. En travaillant d’abord un peu plus avec nos producteurs actuels afin de penser global. On s’appuie notamment sur notre société de production anglaise, Clapperboard, qui a le plus grand nombre de séries en production aujourd'hui au Royaume-Uni et qui travaille avec ITV et la BBC. Nous sommes également attentifs à d'autres sociétés de production qui pourraient nous aider à atteindre nos objectifs encore plus rapidement.
CB News : Être un groupe international basé à Paris, c’est un défi ?
Pierre Branco : Si c'est un défi, on le relève. Comme je le disais, nous sommes présents dans 12 pays. Nous avons 800 collaborateurs (hors intermittents) à 50-50 entre la France et l’international. Dans le domaine de la production et de la distribution audiovisuelle et cinéma, il y a des mastodontes américains. Nous, ce que l’on veut faire ressortir, c'est la singularité européenne qui doit être une force. Nous sommes établis en France avec cette signature française, mais nous sommes fondamentalement Européens.
CB News : Les plateformes ont bousculé votre métier. Quelles sont vos relations avec elles ?
Pierre Branco : Le contenu est roi. C’est la grande expression de l'industrie qui est la nôtre. Il y a donc un équilibre à trouver. Elles sont très exigeantes. Elles ont vraiment profondément transformé les méthodes de travail des acteurs de la production, par leur niveau d'attente, le rythme … pour qu’il n’y ait pas de décrochage du spectateur. C'est à la fois sur l'écriture et l'artistique. Pourquoi font-elles cela ? Parce qu'elles ont beaucoup de data qui leur permettent de comprendre les comportements de leurs abonnés. Elles veulent s’assurer qu'elles leur délivrent ce qu'ils veulent.
CB News : Comment vous y retrouvez-vous ?
Pierre Branco : Notre enjeu est de marier ces contraintes avec nos forces de production, notre savoir-faire qui est de créer, de laisser une vision artistique se déployer et de la contraindre a minima. Les plateformes, à l’instar des chaines TV, ont une ligne éditoriale et des exigences très fortes, c’est normal. Les meilleures œuvres naissent quand le dialogue fonctionne entre des cadres qui peuvent être assez stricts et la liberté créative. C’est notre métier de producteur de concilier les deux.
CB News : Le mot data fait un peu peur lorsque l’on parle création…
Pierre Branco : Il y a beaucoup d'enseignements que l’on tire et qui éclairent l'écriture et la production, qui viennent de ce type de données émanant des plateformes. Parfois, oui, cela complique notre travail. Nous jonglons (sourire).
CB News : Quels sont pour vous les changements majeurs dans votre métier ces 5 dernières qui ont été denses ?
Pierre Branco : On pourrait parler de disruption permanente. Il y a ce terme que les anglo-saxons utilisent : « VUCA », l'acronyme de Volatility, Uncertainty, Complexity and Ambiguity qui est utilisé pour décrire les caractéristiques de l'environnement de l'entreprise. Cela illustre assez bien le moment que l'on vit dans notre industrie : c'est volatile, c'est incertain, c'est complexe et c'est ambigu. Ceux qui sortiront vainqueurs, ce sont ceux qui auront un cap clair et qui seront solides. Chez STUDIO TF1, nous mettons en avant les valeurs : agilité, passion et esprit de conquête. On doit avoir l'agilité de pouvoir rebondir, s'adapter et accompagner les transformations.
CB News : France Télévisions se voit contraint de réduire ses différents budgets. Cela vous inquiète-t-il ?
Pierre Branco : C'est un sujet de vigilance pour tout l'écosystème, des producteurs eux-mêmes jusqu’aux concurrents du groupe audiovisuel public. Quand un tel acteur, aussi important dans l’écosystème, est sous pression, il y a un risque pour l’ensemble du marché, la création et sa diversité. J’observe que ce sujet n’est pas que franco-français. Il y a des situations similaires ailleurs en Europe, avec des services publics également sous pression. Nous souhaitons un service public qui soit fort, parce qu'il remplit une mission qui nous paraît vraiment spécifique. Sans France Télévisions nous n’aurions peut-être pas pu produire « Le choix de Sonia » dont je parlais plus haut ou notre documentaire sur la soumission chimique au moment du procès des viols de Mazan.
CB News : Qu'est-ce que c'est une bonne production ?
Pierre Branco : Une bonne production, c'est la rencontre entre une vision et un public. Une rencontre qui peut avoir un côté imprévisible. Notre sommes une industrie de prototype. Il faut toujours avoir un public en tête, ne pas chercher à plaire à tout le monde. Puis une bonne production, c’est un projet qui marque, qui révèle des talents, qui crée un lien avec le public, parfois sur le long terme, qui fait rire, qui fait réfléchir, ou tout simplement qui permet de passer un bon moment. Un succès se mesure également à l'impact culturel ou socioculturel que le programme peut avoir.
CB News : Par exemple ?
Pierre Branco : CAPA a produit la mini-série documentaire « De rockstar à tueur : le cas Cantat » pour Netflix, réalisé par Anne-Sophie Jahn, Nicolas Lartigue, Zoé de Bussierre et Karine Dusfour. Ce programme revient sur le meurtre de l’actrice Marie Trintignant par le chanteur Bertrand Cantat. Au-delà de ses qualités, il a beaucoup fait réagir, il a créé de la conversation, ce qui est très important pour les plateformes. Et puis il a entrainé la réouverture par la justice d’un autre dossier lié à Bertrand Cantat. Ce programme a pleinement joué son rôle.