Joël Ronez (Binge Audio) : « nous exhortons les annonceurs à rester actifs »

Joël Ronez (Binge Audio)
(© Olivier Hoffschir)

CB News poursuit ses interviews des responsables du monde de la communication et des médias pour savoir comment ils vivent cette crise et comment ils anticipent sa sortie. Les réponses de Joël Ronez, cofondateur et président du studio de podcasts Binge Audio, et président du PIA, le syndicat des producteurs de podcasts indépendants.

Que vous évoque cette période très particulière dans notre pays ?

Une situation inouïe, qu'aucun scénario n'avait voulu prévoir, et qui met en lumière notre fragilité sociale et économique, et fait ressortir douloureusement les privilèges : dans les médias, nous sommes tous en télétravail pendant que des cohortes de travailleurs (caissier.e.s, livreur.ses, soignant.e.s) continuent à être en première ligne pour assurer la continuité de toute notre société. Ils sont à cette crise ce qu'ont été les liquidateurs de Tchernobyl. Nous leur devrons beaucoup. 

Comment vous êtes-vous organisés pour continuer à travailler ? Pouvez-vous encore produire ?

Nous avons commencé à nous organiser dès le 11 mars, et sommes en télétravail depuis le 16 mars. L'objectif était prioritairement la sécurité de nos permanents, puis ensuite la continuité de nos programmes, y compris dans des conditions dégradées. Nous fonctionnerons en service normal dans ces conditions jusqu'en mai, tous nos permanents sont équipés (prise de son, montage, connexion) et motivées. Nous tenons une visio quotidienne à 10h, et s'échangeons beaucoup de notes vocales, drôles ou émouvantes, pour tenir le coup. En tant que président de Binge Audio, mon principal objectif est de maintenir notre outil de travail, et notre réseau de talents. Nous faisons tout pour maintenir l'activité pour nos pigistes et intermittents. Nous passons beaucoup de temps à recréer du lien dans ces circonstances, en appelant nos partenaires, clients, concurrents, pour se soutenir, être à l'affût de leurs besoins, trouver des solutions.

Cette crise est très particulière : il ne s'agit pas d'une crise financière qui détruit brutalement de l'actif, ou d'une guerre qui entraîne des destructions. Beaucoup de secteurs fonctionnent encore, ou se sont mis en sommeil pour resurgir. Nous refusons de nous décourager, et nous préparons l'après. Nous exhortons les annonceurs, décideurs publics et privés, à rester actifs, et à inventer de nouvelles manière d'intervenir de prendre la parole. Nos équipes sont là pour les aider. Cette crise est inédite, alors communiquons de manière inédite mais maintenant vivant nos échanges... Il y aura besoin de média, d'auteurs, de journalistes, quand nous sortirons de chez nous. C'est aujourd'hui qu'il faut les faire travailler.

Dans cette période, le média audio peut-il davantage émerger ?

Nous vivons des situations contrastées en fonction des programmes : après avoir brutalement baissé de 20% (les auditeurs ne prennent plus les transports), les audiences remontent progressivement pour retrouver leur niveau d'avant la crise, mais le public se concentre sur l'actualité, et les chroniques quotidiennes très personnalisées et incarnées. Le public recrée de nouvelles routines, après ces deux semaines fluctuantes. Nous avons reconfiguré notre offre autour de deux points forts : « Programme B » notre podcast quotidien d'actualité, pour décrire, comprendre et partager notre situation, en accueillant des témoignages d'auditeurs et auditrices envoyés en audio, et « Connaissez vous l'histoire de…? » pour divertir, s'ouvrir l'esprit et se rassurer. Nous avons mis aussi notre inventaire publicitaire à contribution, pour des messages d'autopromo créatifs, changés quotidiennement. Nous avons renforcé l'adresse directe à l'auditeur, nous scandons notre soutien. Notre objectif est de montrer que nous sommes là, que nous serons là, et qu'on peut compter sur nous pour passer ces moments difficiles.

Quels podcasts conseillez-vous pendant ce confinement ?

Pour Binge Audio, c'est « Programme B », « Connaissez vous l'histoire de…? » et un format inédit « A bientôt de te re-revoir », où Sophie Marie Larrouy rappelle des anciens invités depuis son confinement pour respirer un peu. Chez nos confrères et consoeurs, beaucoup profitent de ces moments pour rediffuser des anciens épisodes (Nouvelles Ecoutes) ou augmentent la cadence (Book club de Louie Media), je vous les recommande. Pour se rappeler que reviendra un monde normal avec du cinéma, je conseille « We Love MDR », présenté par Daniel Andreyev, pour décortiquer ce genre mythique de la comédie française, ou bien « Capture Mag », donc le dernier épisode parle de « 6 underground ». Chez Arteradio, passez du temps avec « Per comme personne », de Nina Almberg, une histoire familiale où les traces d'un père disparu se confondent avec son époque. Et chez France Culture, toujours une valeur sure, « A voix Nue », 5 entretiens de 30 minutes passionnants sur la vie d'un artiste ou personnalité, avec qui vous finissez par nouer une sorte de complicité (les épisodes consacrés à Odile Decq, Philippe Val, ou Michel Rocard sont à écouter). Y'a que l'audio qui permet ça…

Vous avez indiqué que vos annonceurs reportaient leurs campagnes. Economiquement, Binge Audio va-t-il tenir ?

Heureusement, nous ne vivons pas que de la publicité, qui ne constitue qu'une part minoritaire de nos revenus. Notre chiffre d'affaires est issu également de la diversification de nos marques, et beaucoup provient des productions externes (productions exécutives, déléguées, et brand content). Tous nos clients sont avec nous, même si les dates de tournage et les lancements vont être décalés. Nous avons même gagné de nouveaux contrats : tous les acteurs qui faisaient de l'audio avant la crise ont renforcé leurs commandes. Nous sommes confiants dans la capacité de passer cet obstacle, et toutes nos équipes s'activent pour s'adapter à cette nouvelle situation, se rendre utiles, être à l'écoute de nos clients. Nous préparons l'après, pour pouvoir redémarrer le plus vite possible. C'est certain que notre CA va être fortement impacté sur le 2ème trimestre. Mais nous avons surtout revu nos prévisions, car nos fondamentaux sont bons. Notre objectif avant tout dans cette crise est de maintenir notre actif, qui est constitué de nos talents, permanents et intermittents. Avec des mesures de gestion adaptées (recours au chômage partiel), les mesures gouvernementales (report de charges, prêts garantis) et le soutien de nos clients, je n'ai aucun doute que nous y arriverons.

Quel rôle bénéfique pouvez-vous apportez à la société en cette période ?

Le premier rôle d'un média est de proposer un point de vue sur le monde. Nous continuons sur cette voie, même depuis chez nous. C'est l'engagement que nous avons tou·te·s pris, dès le début de Binge Audio, et que nous continuerons à tenir, tant que nous pourrons faire travailler nos collaborateurs dans des conditions de sécurité suffisantes. J'espère que nous contribuons, modestement, à expliquer cette crise, à accompagner les auditeurs et auditrices angoissées et isolées. Tous les jours, c'est 50 000 écoutes de nos programmes, et autant d'occasion de s'émanciper par la pensée de nos conditions recluses. Nous avons dès le premier jour proposé des campagnes gratuites pour des messages d'intérêt général, et nous diffusons plusieurs campagnes pour le Secours populaire, MSF, ou En avant toute(s), qui soutiennent en tchat les femmes victimes de violences conjugales. Nous sommes une entreprise citoyenne, qui a la chance de vivre jusqu'ici épargné par les drames. Le simple fait de garder le lien, de dire aux gens confinés ou en train de partir bosser en CHU qu'on pense à eux, quelque part, est un geste utile.

Et l’après ? Cette crise va-t-elle fait bouger certains process chez Binge ?

Les process ne vont pas changer, car nous étions déjà prêts : nous n'avions pas de doute sur le fait que nous saurions nous adapter, et nous l'avons fait, en une journée, à tous les échelons, de la direction générale aux stagiaires, en passant par les productrices et ingés sons. Binge Audio est une entreprise où les équipes sont souvent à l'initiative des décisions d'organisation. On le voit encore aujourd'hui, et cette épreuve aura encore renforcé cette caractéristique. Quand tout sera fini, la première chose que nous avons envie de faire, c'est de nous revoir. Physiquement. Cette situation, loin de me rendre triste, me donne la rage : j'ai envie de pouvoir vite revoir les équipes, et de faire notre métier dans un cadre que nous avons choisi, et pas celui que nous subissons aujourd'hui. Nous tenons car nous savons que cela est anormal et temporaire. On ne se résigne pas, et on se soutient beaucoup. C'est ça que j'ai envie de préserver, tous les matins, quand je me lève. J'ai confiance en cette équipe (mais ils me manquent).

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