Julien Neuville (Nouvelles Écoutes) : « Notre survie repose uniquement sur les efforts de notre équipe »

Julien Neuville (Nouvelles Écoutes)
(© Laura Lafon)

CB News poursuit ses interviews des responsables du monde de la communication et des médias pour savoir comment ils vivent cette crise et comment ils anticipent sa sortie. Les réponses de Julien Neuville, cofondateur du studio de production de podcasts Nouvelles Écoutes.

Que vous évoque cette période très particulière dans notre pays ?

Les premiers jours un sentiment d’impuissance. Puis la réalisation qu’épuiser Instagram et Tik Tok n’allait pas avoir un grand impact positif. Ensuite, en voyant la situation évoluer et en s’éduquant sur le sujet, un grand sentiment d’injustice. Ce sont toujours les mêmes qui souffrent le plus des situations de crise. On oblige les gens à avoir des attestations imprimées, oubliant les foyers qui ne sont pas équipés d’ordinateur ou d’imprimante, les personnes handicapées ou malvoyantes. Les mères célibataires qui continuer de travailler pour que nous puissions manger tous les jours, font des journées interminables avec des temps de transport rallongés et le danger d’être contaminées. Qui, le soir, doivent assurer la continuité du service scolaire et suivre les devoirs de leur(s) gamin(s).

Comment vous êtes-vous organisés pour continuer à travailler ? Pouvez-vous encore produire ?

Le matin du 16 mars, nous avons voulu nous adresser à tout le monde en personne avant de se confiner et ainsi leur communiquer de vive voix ce qui allait se passer, les premières mesures que nous allions prendre. On a toujours piloté Nouvelles Écoutes avec beaucoup de transparence vis à vis de notre équipe et c’était important de leur faire prendre conscience de la gravité de la situation tout en leur montrant qu’on était sur le front depuis des jours, qu’on allait rien lâcher, et que notre première priorité, Lauren et moi, en tant que fondateurs et uniques actionnaires, était de les protéger (leur salaire, leur activité, comme leur santé mentale). Je me souviens leur avoir dit : « on est en improvisation, on va faire des erreurs, mais soyez assurés qu’on fera toujours du mieux qu’on peut ». C’est la seule chose qu’on pouvait leur promettre.

Après ça, tout le monde a été en télétravail. Le lendemain, nous avons pu déposer au domicile de certaines de nos journalistes les micros du studio, afin qu’elles soient capables de produire du contenu de bonne qualité sonore pendant les prochaines semaines. Côté éditorial, nous maintenons nos cinq programmes « magazines » (La Poudre, Bouffons, Quoi de Meuf ?, Splash et Vieille Branche) en faisant évoluer le format à des degrés différents. « Bouffons » par exemple a démarré une série hebdomadaire : « Bouffons de la débrouille » avec des mini-épisodes (à retrouver tous les lundis) pour glaner des conseils, s’accommoder de ce qu'on a dans ses placards et trouver l’inspiration. Personnellement mon rôle est simple : maintenir la boîte à flot avec tous les outils mis en place par l’État et le soutien de nos banques pour que le reste de l’équipe se concentre sur la création, le plus sereinement possible. 

Chacun est confiné : le média audio, roi de l’intime, peut-il davantage émerger ?

Chez Nouvelles Écoutes, on observe une forte hausse des audiences : nos programmes magazines font en moyenne, par semaine 14% de téléchargements de plus que les semaines avant le confinement. Le mois de mars est un mois performant pour nous, mais celui-ci est particulièrement historique : c’est le meilleur mois depuis la création de Nouvelles Écoutes (22% de plus que Mars 2019). Le constat est que les gens veulent en savoir plus sur l’épidémie : ses causes, ses conséquences, le « après », comment mieux vivre le confinement, etc. Ils se tournent alors vers les chaînes d’infos en continu (qui battent des records d’audience) ou les radios pour avoir leur dose d’informations quotidiennes, au jour le jour.

Mais, ils se tournent aussi vers du contenu informatif différent, avec plus de profondeur, de recul, d’analyse ou d’intime. C’est ce que nous avons toujours proposé chez Nouvelles Écoutes, se faire l’écho de la société telle qu’elle est, telle qu’elle s’interroge, telle qu’elle bouge et prendre le temps d’écouter vraiment. Nos bonnes audiences sont la preuve que ce que porte notre équipe depuis trois ans est au coeur de l’actualité : les ravages de l’économie néo-libérale avec « Splash », la bouffe du quotidien avec « Bouffons », le rôle du soin et la position des femmes dans la société avec « Quoi de Meuf » et « La Poudre », le système de santé avec « Impatiente », l’importance de nos aîné.e.s et de leur parole dans « Vieille Branche », etc.

Nous avons toujours dit que le podcast était un média d’habitudes, qui rentrait dans le quotidien des gens. Ils ne peuvent plus aller à leur salle de sport, ou ne prennent plus leur voiture pour se rendre au travail, mais nos auditeurs semblent vouloir conserver ce qu’ils peuvent de cette routine qui a volé en éclat en continuant d’écouter le nouvel épisode de « La Poudre » un jeudi sur deux, ou le dernier « Bouffons » tous les mercredi. 

Quels podcasts conseillez-vous pendant ce confinement ?

Chez nous, je recommande tous les programmes qui restent en activité. Ils sont fabriqués par un staff motivé et passionné. Ils sont encore plus engagés, plus proches des gens, font preuve d’une bienveillance, vulnérabilité et humilité qui personnellement m'émeut - après je crois aussi que le confinement me rend plus sensible. En ça, je vous recommande le mot d’introduction de Lauren dans l’épisode le plus récent de La Poudre (#69). Ailleurs, j’apprécie la démarche de « Pandémie », le podcast du journal Le Monde, « After-Hours » du Harvard Business Review et parce qu’il faut bien débrancher parfois, un des meilleurs podcasts de la décennie : « Everything Is Alive » (en anglais uniquement).

Binge Audio a indiqué que Ses annonceurs reportaient leurs campagnes. de votre côté, Economiquement, Nouvelles Ecoutes va-t-il tenir ?

Parmi les principaux studios de podcasts natifs en France, nous sommes les seuls sans actionnaires externes. Lauren Bastide et moi-mêmes sommes les seules personnes au capital. Notre survie repose uniquement sur les efforts de notre équipe. Alors oui, on tiendra, mais ça sera intense, et ce sera uniquement grâce à elle. Côté annonceurs, on a commencé à sentir le ralentissement janvier et le début de la crise sanitaire en Chine. Le climat économique est délétère, les entreprises coupent ou reportent tout ce qui n’est pas « nécessaire ». La grande question qui se pose chez eux est de savoir s’ils auront les mêmes budgets post-crise. On est en contact hebdomadaire avec chacun d’entre eux, et on est heureux de voir qu’on peut compter sur leur soutien.

Si la demande en brand-content est en pause, l’activité de sponsoring est encore active. C’est pourquoi nous avons décidé d’avancer d’un mois l’expansion de notre activité de régie publicitaire. La régie Nouvelles Écoutes, qui vend les espaces publicitaires de podcasts indépendants, a été créée il y a deux ans pour soutenir la création audio indépendante, en permettant aux créateurs et créatrices de dégager un revenu de leur activité pour continuer de créer et de développer leur audience. Aujourd’hui avec plus d’une vingtaine de podcasts au portefeuille (les podcasts Nouvelles Écoutes, Bliss, Le Nouvel Esprit Public, Generation Do It Yourself, La Matrescence, Anouk Perry Podcast, etc) et avec plus de 130 campagnes vendues (Guerlain, Google, Adidas, Livi, October, Lizzie, Clarins, Aigle, Action Contre La Faim, etc), nous voulons redoubler d’efforts. Le podcast indépendant a besoin d’encore plus de soutien en cette période.

Ce qu’on voudrait expliquer aux marques qui choisissent la publicité audio (en ce moment ou dans le futur), c’est que le podcast offre une opportunité unique de toucher une audience captive, engagée, aux centres d’intérêts définis avec une éditorialisation des messages publicitaires faite par nos présentateurs et présentatrices pour être parfaitement adaptée au contexte. Nous avons aussi décidé de dédier l’espace libre de nos propres podcasts aux podcasts indépendants de notre régie pour favoriser la découvrabilité.

Quel rôle bénéfique pouvez-vous apporter à la société en cette période ?

Un double-rôle : pour le grand public, informer les gens avec toute la rigueur, l’exigence et l’enthousiasme créatif qui nous caractérisent. Être ces voix qui continuent de créer du lien social, continuent de proposer des angles singuliers, et de donner à entendre ceux et celles qui le sont peu ou pas dans le contexte actuel. Le confinement ne sera pas tendre sur la santé mentale et le bien-être le population, alors si entendre une voix familière peut apporter clarté et réconfort ce sera réussi pour nous. Pour notre propre industrie, nous voulons continuer à nous battre pour le podcast indépendant, pour que toutes celles et ceux qui sortaient du contenu de qualité, unique, puissent continuer ou au moins repartir de plus belle quand la crise touchera à sa fin. Notre équipe commerciale est au front pour eux.

Et l’après ? Cette crise va-t-elle fait bouger certains process chez Nouvelles Écoutes ?

Depuis fin 2019, nous avons démarré une stratégie de diversification des revenus pour être moins dépendants des clients et des soubresauts de leur industrie respective. Je crois que le coronavirus nous fait un signe assez clair là.

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