Comment décider dans l’incertitude ?

Changera ? Changera pas ? Les points de vue divergent et brouillent paradoxalement des repères trop nombreux. Dans un avant pas si lointain, les décideurs naviguaient déjà dans un monde d’une complexité galopante et en perpétuel mouvement. Contraints de s’adapter, nombreux sont ceux qui cherchent aujourd’hui l’antidote à un mal plus désemparant encore : l’incertitude. Jamais le besoin de balises n’a été aussi essentiel. Encore faut-il se donner les moyens de les fabriquer et de les utiliser à bon escient.

Puisqu’on vous (pré)dit qu’il faut changer !

C’est sans doute l’un des observateurs les plus cités lors de webinars, JT ou matinales radio : les citations d’Edgard Morin éclairent un enjeu omniprésent et présenté comme injonctif à l’ère du Covid-19 : la transformation. D’ailleurs, c’est via un tweet qu’il propose dès le 17 mars d’apprivoiser l’incertitude : « Plus je lis sur le [Coronavirus] (…) plus je trouve la controverse, et plus je suis dans l'incertitude. Alors il faut supporter toniquement l'incertitude. L'incertitude contient en elle le danger et aussi l'espoir ».

Quatre semaines plus tard et en dépit d’un épais brouillard, le Président Macron appelle à se réinventer. Dans l’attente d’une vision claire de l’après souhaité, sans doute est-ce une manière d’acter les dysfonctionnements systémiques de l’avant. Pourtant accaparés par la gestion du court-terme, beaucoup disent à l’envi avoir reçu le message et multiplient les mots pour pallier les maux : plus de business as usual, fini l’économie comme absolu ; demain sera pêle-mêle sobre, frugal, solidaire, résilient, durable, sensible voire empathique, responsable, authentique, sincère. C’est imparable : nous allons constater un retour à l’essentiel (Less is more), à l’autolimitation, à la solidarité. A l’humilité. Ne parlez pas de relance mais de transformation.

Si ce corpus éculé résonne avec les aspirations des Français (plus exactement d’une partie), suffira-t-il pour être audible auprès d’individus qui doutent de la Parole et du Progrès ? Est-il réaliste à l’aube d’une crise économique colossale, a priori plus propice à un cadre de continuité visant à limiter le traumatisme ? Faut-il revoir en profondeur les « modèles » ou les ajuster marginalement ?

Des îlots de certitudes dans un océan d’incertitudes… et d’icebergs

La moitié de l’humanité a vécu le confinement contraint. En écho aux mots choisis par Hannah Arendt en 1957 : « tous les peuples de la terre ont un présent commun (…) Mais ce présent commun (…) ne garantit nullement un avenir commun ». C’est une lapalissade : l’état de siège bouscule les représentations et les comportements. Il sera essentiel de prendre la mesure de ces dynamiques : conjoncturelles ou durables ? En ce sens, les études constituent des outils précieux : elles permettent de saisir cette nouvelle donne, de cartographier risques et opportunités, de bâtir des repères et ainsi passer – voire surfer – la vague annoncée. Mais prévoir ne détermine pas pour autant le futur. Certaines mutations seront profondes, mais le plaisir consumériste n’a pas disparu : l’exemple chinois le rappelle. La crainte du déclassement non plus.

Pour trouver les bons équilibres de transformation, deux écueils sont à éviter : le déni du présent et la confusion responsabilité - utilité.

Tout d’abord : le monde d’avant ne s’est pas évaporé et les Français ont de la mémoire. Les organisations sont sommées de changer un présent défaillant ou insuffisant… mais dont elles sont co-auteures des dysfonctionnements. Soyons honnêtes : la séquence actuelle est – pour l’instant – surtout l’occasion de valider des choix stratégiques antérieurs et montrer combien son positionnement d’avant-crise était le bon (le biais de confirmation). Pourtant, les motifs d’introspections sont clairs : la défiance ne cesse de gagner en radicalité ; les Français attendent des organisations qu’elles répondent aux urgences et jugent déficients les résultats. Malgré les efforts réalisés, une large part d’entre eux estiment qu’elles sont moins honnêtes et transparentes qu’il y a 10 ans. L’innovation, érigée en valeur, n’est pas perçue comme une vertu par une partie non négligeable d’entre eux, qui craignent les dommages collatéraux. Il ne suffira donc pas de dire « je vous suis utile » pour que cela soit reconnu, et passer de problème à solution.

Ensuite, être responsable ne signifie pas nécessairement être utile. Les organisations sont appelées à préciser leur contribution sociétale, ou Raison d’être récemment déclinée en Raison de faire. Au comment s’ajoutent le pourquoi : être exemplaire en matière de RSE ne suffit donc pas. Aux enjeux de compétitivité et de responsabilité se conjuguent la question vertueuse de l’utilité : leur droit d’exister.

Explorer des horizons non-déterminés

Voici trois pistes pour se projeter dans l’incertitude et faire advenir un après différent d’un présent restauré.

La première consiste à traiter l’incertitude par l’expérimentation (ou effectuation). Précisons que les outils de prévision sont essentiels pour éclairer les choix et assurer la continuité de l’activité. Ils sont néanmoins insuffisants seuls pour imaginer d’autres modèles. Nous ne savons pas comment les individus, les acteurs et les systèmes vont agir, réagir, interagir. Pour concevoir une nouvelle manière de se déplacer, se nourrir, travailler, échanger ou se soigner, les retours d’expérience sont fondamentaux. Il faudra faire avec ses publics (en premier lieu l’interne, le changement culturel étant le moteur de tous les autres) pour trouver le bon équilibre entre modèle rêvé et atteignable.

La seconde est connectée à la première : revoir son rapport au temps. C’est un truisme : le temps est un investissement ; or, les décideurs vont devoir affronter les prochaines échéances trimestrielles et préserver leur compétitivité. Articuler court-terme et long terme, sans négliger l’un ou l’autre, permettra de se réinventer durablement et d’éviter le statut quo.

La troisième consiste à dessiner une vision claire de la destination finale, et pas seulement du chemin. S’il y a bien-sûr des points communs, des visions du monde comme de l’entreprise s’affrontent, avec des opinions et attentes qui en découlent. Dans sa dernière adresse aux Français, E. Macron appelle à bâtir « une raison de vivre ensemble profonde ». Chiche. Et vous, quelle est la vôtre ?

(Les tribunes publiées sont sous la responsabilité de leurs auteurs et n'engagent pas CB News).

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