"L'après" décrypté par l'ObSoCo

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Chaque semaine, L’ObSoCo fait le point sur l’évolution des comportements, des opinions et représentation dans un dispositif d'étude (1) baptisé "Le jour d'après".  Concernant les comportements qui se dessineront dans cet après - parfois fantasmé - CB News a choisi de faire la lumière sur la conclusion de cette nouvelle vague d'observation. 

Extrait

Alors que la crise s’installe et que les perspectives économiques s’assombrissent, il demeure très difficile d’entrevoir comment cette épreuve aura modifié durablement le rapport des Français à leurs modes de vie et, plus généralement, leurs visions du monde. Le matériau rassemblé par notre dispositif d’observation incite cependant à hasarder plusieurs hypothèses. Il est souvent dit qu’il y aura un avant et un après, que « rien ne sera plus comme avant », et notamment au plan des modes de vie et de consommation. Ceux-ci ont en effet été massivement affectés par les contraintes nées du confinement. Si cette expérience de la décroissance contrainte dans un temps suspendu est sans doute propice à la réflexivité et aux remises en cause des comportements routiniers, il est loin d’être sûr que la sortie de la crise s’accompagnera de changements radicaux.

Les faveurs dont bénéficie aujourd’hui le commerce de proximité et la perte de fréquentation dont souffrent les hypermarchés sont pour l’instant bien plus des conséquences d’une adaptation aux contraintes qu’une évolution des valeurs. De même, alors que l’état de sidération dans laquelle la population a été plongée dans les premier temps du confinement a clairement affecté la libido consumériste, on la sent poindre à nouveau auprès d’une partie de la population. Pour autant, il semble que certaines remises en cause fondamentales soient à l’œuvre pour une petite part de la population qui avait déjà entamé des trajectoires de transformations que la crise pourrait renforcer. Pour d’autres, il s’agit surtout de déclarations d’intention. Au-delà des dynamiques individuelles, les changements importants - si changements il y a - ne pourront à l’évidence s’actualiser sans puissants prolongements collectifs dans une économie dont la production reste de facto globalisée.Un front semblait s’être constitué en début de crise face à l’adversité qu’illustrait notamment un certain recul de la défiance à l’égard des acteurs politiques et économiques. Cependant et à mesure que la crise perdure, celui-ci semble se déliter. L’adhésion à la manière dont les autorités gèrent la crise s’étiole, les critiques s‘aiguisent. Et l’on commence à voir se répandre les propos sur l’impact inégal de la crise, moins (pour l’instant) entre les composantes de la population qu’entre la population et les grandes entreprises qui profiteraient de la situation, soit parce que leur activité se trouve tirée par le contexte, soit qu’elles bénéficient d’une intervention publique conduisant à mutualiser les pertes. Cette posture s’exprime de manière particulièrement claire à l’égard des acteurs de la grande distribution. Le monde de la grande entreprise, déjà passablement décrié avant crise, serait en train de contracter une forme de dette à l’égard de la société. Il sera donc attendu en première ligne pour faire face aux conséquences sociales de la crise économique qui vient. Le contexte semble même de nature à relancer la vague de contestation qui avait porté le mouvement des gilets jaunes. Dans l’enquête quantitative, les personnes qui se déclarent « gilets jaunes » et, parmi elles, plus particulièrement celles qui ont pris part à la mobilisation, se sont souvent distinguées de manière tranchée de l’ensemble des répondants par l’exacerbation de certaines orientations générales : plus que la moyenne des Français, ils craignent d’être affectés par le chômage, ils s’inquiètent quant à l’évolution des revenus de leur foyer, ils constatent la hausse des prix dans la grande distribution, ils anticipent un état de pénurie alimentaire, et condamnent de manière quasi-unanime la manière dont les autorités gèrent la crise. Par ailleurs, ils affichent un niveau de bonheur et une balance des affects plus défavorables que l’ensemble des Français. Or il convient de rappeler que la somme des personnes se déclarant gilets jaunes et de celles qui disent soutenir le mouvement continue de rassembler quelques 60 % de la population...

Double fracture

Au-delà des grands soirs incertains, ce dont la crise est susceptible d’accoucher pourrait donc être en tout cas l’approfondissement d’une double fracture. La fracture au sein de la population entre, d’une part, une avant-garde désireuse d’accélérer la transition écologique et engagée dans une logique de sobriété et, d’autre part la majeure partie de la population qui demeure attachée au modèle de l’hyperconsommation. Cette fracture peut en recouvrir une autre entre des Français – plutôt en haut de l’échelle sociale – relativement protégés des effets de la crise ou, à tout le moins, disposant des moyens d’y faire face, et les autres pour lesquels la crise sera d’autant plus cruelle qu’elle est vécue dans des conditions matérielles déjà difficiles et pour qui la consommation constitue une valeur importante. La fracture entre une large partie de la population et les « élites » politiques et économiques, fracture qui risque de s’intensifier à mesure que la situation économique se dégradera et que la question du pouvoir d’achat se reposera, en des termes beaucoup plus dramatiques qu’au moment de la naissance du mouvement des « gilets jaunes ». Lorsque la crise économique révélera que les perdants n’ont pas été victimes de la seule fatalité, les conflits de répartition s’imposeront sur le devant de la scène. Plus que jamais, il importe que les acteurs politiques et grandes entreprises s’assurent que chacun œuvre dans le sens du bien commun et contribue à une répartition juste de l’effort à consentir pour en sortir.

(1) Méthodologie : chaque jour, depuis le 23 mars et pendant 8 semaines, 50 Français sont invités à partager leur ressenti et les moments marquants de leur journée.Ces 50 Français ont été recrutés de façon à représenter des profils divers en fonction du genre, de l’âge, des situations familiales, des situations professionnelles (CSP mais aussi indépendants, salariés du public, du privé, personnes continuant à travailler à l’extérieur, télétravailleurs, chômeurs, en chômage partiel ou technique), géographiques. Les données quantitatives sont quant à elles issues d’une enquête réalisée en ligne par L’ObSoCo sur le panel Respondi du 3 au 8 avril 2020, auprès d’un échantillon de 1500 personnes représentatives de la population française de 18 à 75 ans.

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