Carlo De Benedetti lance un nouveau journal en Italie

Ce sera peut-être son ultime défi, mais pas des moindres : en pleine crise de la presse, l'homme d'affaires italien et octogénaire Carlo de Benedetti va lancer un nouveau quotidien « progressiste » dans la péninsule. Intitulé « Domani » (Demain), ce journal naîtra en septembre, sur internet et en version papier, avec pour objectif de diffuser les idées « progressistes, libérales et réformistes », a expliqué M. de Benedetti, dans un entretien avec l'AFP. Après le coronavirus, « nous sommes dans un moment très difficile pour l'Italie et pour le monde », note l'ancien capitaine d'industrie et patron de presse de 85 ans. « Il me semble qu'après le changement de propriétaire du groupe Repubblica-Espresso, l'Italie s'est retrouvée sans voix libérale, comme on dit aux États-Unis, disons réformiste ou progressiste. Je pense qu'un large public a besoin d'un journal comme point de référence », souligne-t-il. Carlo De Benedetti, patron emblématique du quotidien de centre-gauche la Repubblica, a transféré il y a huit ans à ses trois fils ses participations dans Gedi, premier groupe de médias italien et éditeur notamment de La Repubblica et de La Stampa, autre journal de référence.

Mais la gestion de ses fils lui déplait, le marché est en pleine crise, et Gedi accumule les pertes. Fin 2019, l'octogénaire juge finalement que ses fils n'ont « ni la compétence ni la passion requises pour être éditeurs », et annonce sa volonté de reprendre le contrôle de Gedi. La manœuvre échoue, et c'est finalement la famille Elkann-Agnelli qui devient l'actionnaire principal du groupe en rachetant les parts (43,78%) de la famille Benedetti. De cette guerre familiale, M. de Benedetti ne souhaite plus parler aujourd'hui, désireux de se concentrer sur son nouveau bébé, « Domani ». « Après une première phase, que je financerai personnellement, je me suis engagé à transférer la propriété du journal à une fondation, qui garantira sa neutralité par rapport aux intérêts économiques », un modèle sur lequel fonctionnent « en Europe seulement le Guardian et le Frankfurter Allgemeine Zeitung », souligne-t-il. L'homme d'affaires doit apporter 20 millions d'euros, répartis pour moitié entre la société d'édition et cette future fondation.

« Il existe un espace pour un journalisme différent »

« Domani » compte dès à présent 17 rédacteurs, « jeunes et très actifs sur le net ». Il « sera dirigé par un autre jeune homme », Stefano Feltri, journaliste italien responsable depuis un an du site ProMarket.org, basé à Chicago et fondé par le « Stigler Center » de l'université de Chicago. Le journal aura une position claire « contre tout type de populisme et de souveraineté, contre le racisme, en faveur du marché, de la liberté et de l'Europe ». « Nous couvrirons la politique, l'économie, l'environnement, les questions internationales. Pas de chronique, pas de ragots, juste des faits », dit M. De Benedetti, espérant ainsi se démarquer de la concurrence.

Figure du capitalisme italien, le magnat originaire de Turin avait, dans les années 70, fait du groupe Olivetti l'un des fleurons de l'industrie électronique. Au début des années 80, il avait été impliqué dans un retentissant scandale d'une faillite bancaire frauduleuse, s'y enrichissant considérablement au passage. Celui qui est parfois surnommé « ingegnere » (l'ingénieur) s'est farouchement opposé pendant des années à Silvio Berlusconi, ex-chef du gouvernement italien, richissime hommes d'affaires de droite et propriétaire, comme lui, de nombreux médias.

A plus de 80 ans, De Benedetti fait partie, comme Luciano Benetton ou Leonaord Del Vecchio, de ces capitaines d'industrie italiens qui reviennent aux affaires, après avoir un moment lâché les rênes de leur empire. Avec son nouveau journal, il confie à l'AFP espérer que cette nouvelle initiative « dure au-delà de (son) séjour sur cette terre ». Lancer un quotidien « en pleine tempête du monde de la presse » a des airs de « défi quasiment impossible », a commenté pour l'AFP Carlo Alberto Carnevale-Maffè, professeur de stratégie à l'Université Bocconi de Milan.

Aujourd'hui il ne s'écoule que 2,2 millions de quotidiens par jour en Italie, contre 5,5 millions en 2007, d'après l'organisme ADS, tandis que les recettes publicitaires ont nettement chuté. « Economiquement, le marché n'a jamais été aussi négatif », note M. Carnevale-Maffè, tout en estimant qu'« il existe un espace pour un journalisme différent » : « mais il n'est pas facile à rendre rentable » et nécessite « une équipe qui sait produire des contenus très originaux » ou d'investigation. « De Benedetti a toujours été un entrepreneur avec une forte connotation politique (proche du centre-gauche) », mais sans descendre dans l'arène politique, note M. Carnevale-Maffè. « La rentabilité financière ne l'intéresse pas : ce qu'il veut, c'est laisser une trace ».

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