Nicolas Brimo (Le Canard Enchainé) : « si vous perdez de l'argent, la liberté de la presse y passe »

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Nicolas Brimo, directeur général délégué et directeur de la publication du Canard Enchainé, avec l'AJM le 4 mars 2021

Rare. Très rare, qu’un dirigeant du Canard Enchainé prenne le temps d’une interview. C’est pourtant à cet exercice que s’est prêté jeudi Nicolas Brimo, son directeur général délégué et directeur de la publication depuis 2017 (et au journal depuis 1972), invité par l’Association des journalistes média (AJM) à dresser en ligne un état des lieux de l’hebdomadaire. Un titre, comme tous les autres, touché non seulement de plein fouet pour la crise sanitaire mais aussi victime de la faillite de Presstalis. Cette dernière lui aura coûté 2,8 millions € en deux ans (15% de son CA) alors que les comptes pour 2020 ne sont pas encore disponibles. Alors que ceux de 2019 enregistraient pour la première fois une perte de 30 000 € pour un chiffre d’affaires de 20,7 millions €. Une situation générale qui a contraint Le Canard Enchainé a augmenté son prix de 25%, passant ainsi début février de 1,20€ à 1,50€. Un prix qui n’avait pas changé depuis 1991. Pour l’heure, assure le dirigeant, ce changement n’a pas eu d’impact sur les ventes. Mais le temps des réjouissances n’est pas au programme, même si le titre a engrangé en un an 20 000 abonnés supplémentaires, s’établissant désormais à 90 000 dont plus de 10 000 abonnés numériques. « Nos lecteurs s'abonnent parce qu'ils n'ont plus d'endroits où nous acheter », observe-t-il.

Retour à La rentabilité en 2021

Mais pour Nicolas Brimo, depuis 20 ans, la baisse du nombre de points de vente de la presse, de 33 000 à 20 000, citant une étude réalisée par le groupe Bayard, « a entrainé une baisse de 25% de la vente au numéro de l’ensemble de la presse », assure-t-il. Pragmatique, il constate : « il y a 15 ans, un scoop nous apportait +25% de lecteurs du journal en kiosques, aujourd'hui c'est +10% environ ». En cause, notamment, la reprise quasi immédiate des grosses informations sorties par le journal par les concurrents, ce qui n’incitent pas nécessairement les lecteurs à acheter l’hebdo. Un lecteur qui préfère au final le copie à l’original…

Alors. « Notre but est d'être rentable, pas de gagner de l'argent pour l'argent », pointe-t-il. « Nous tablons sur le retour de la rentabilité en 2021 ». Mais il se dit prudent car « nous devrons faire face en 2021 à plusieurs crises : de la distribution, commerciale, du COVID et de l'imprimerie qui est dans une situation catastrophique ». Et puis, « si vous perdez de l'argent, la liberté de la presse y passe ». Parmi les pistes de développement en réflexion, figure notamment celle du numérique. Longtemps réfractaire, Le Canard Enchainé s’est résigné avec une nouvelle mouture nécessaire de son site internet et la possibilité de s’abonner à la version numérique du titre. Pourrait-il aller plus loin ? « Sur internet, j’ai beaucoup de mal à comprendre comment économiquement la presse peut fonctionner », avance Nicolas Brimo. Quant à la possibilité d’instiller du flux d’information quotidien sur le site, « ça coûte très cher, plusieurs millions d’euros. Et quel est l'intérêt économique ? C'est compliqué à rentabiliser ». Mais « on regarde » ce qu’il est possible de faire, relève-t-il sans grande conviction.

Fort de 40 collaborateurs, le journal n’entend enfin pas lorgner sur la vie privée des gens pour appâter le lecteur. « Nous n’enquêtons pas sur cela, on ne le fera jamais ». De même, lucide, il observe qu’il était « plus facile éditorialement d’avoir un Charles Pasqua qui avait des choses à dire que la classe politique d’aujourd’hui qui a juste voulu être en tête à l’ENA pour être à l’Inspection des finances. Notre classe politique est une colonie d’Énarques », conclut-il.

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